Les poissons ne ferment pas les yeux

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Appel à écriture HEBDOMADAIRE

9 au 15 septembre

Notre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes. 

Extraits, pistes d’écriture, notes critiques : rédigées par Alain André et d’autres collaborateurs de la revue, cette chronique hebdo permet de découvrir des textes contemporains de qualité et d’envoyer les vôtres.
Vous avez un délai de deux semaines après la parution pour le faire.
Une sélection est publiée dans les pages de L’Inventoire.
Cette semaine : Alain André propose une consigne d’écriture à partir du dernier livre d’Erri de Luca: Les poissons ne ferment pas les yeux (2011 et Gallimard, 2013)

 Extrait

« L’âge de dix ans ne m’a pas porté à écrire, jusqu’à aujourd’hui. Il n’a pas la foule intérieure de l’enfance ni la découverte physique du corps adolescent. À dix ans, on est dans une enveloppe contenant toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à l’étroit dans une taille de souliers trop petite. La définition d’enfant subsiste, à cause de la voix et des jouets délaissés, mais encore conservés (…) Dans ce corps sommaire, il y avait l’émotion et la colère des années révolutionnaires, dans le latin il y avait l’entraînement aux langues suivantes, dans le cratère du volcan il y avait les montagnes que j’escaladerais à quatre pattes. Dans les décombres récents de la guerre, il y avait celle de Bosnie, que je traverserais, et les bombes italiennes sur Belgrade de la dernière année du XXe siècle, que j’accueillerais accoudé à la fenêtre d’un hôtel avec vue sur le Danube et la Save. »

Proposition

C’est à la page 26 du dernier récit d’Erri de Luca, Les poissons ne ferment pas les yeux (2011 et Gallimard, 2013). La narration se concentre sur un âge de la vie bien particulier, la fin de l’enfance, dix ans à peine, qui coïncide ici avec un seul été, vécu dans une île au large de Naples. Le récit autobiographique y enchâsse une histoire d’amour qui enchâsse un conte initiatique qui enchâsse un autoportrait de l’auteur sexagénaire. Grandir est affaire de poupées russes, sauf qu’ici la matriochka est un petit moujik. À la fin du dernier cahier assemblé par l’Imprimerie Floch (très généreux : 13 pages blanches, tout de même), j’ai fait la liste de mes souvenirs de cet âge-là : le village de Fontenille, mon instituteur de père, etc. Pourriez-vous dresser un inventaire des images qui vous reviennent à propos de cet âge précis de la vie ? Puis en choisir une et l’écrire, de façon aussi mate que possible, pour en tirer la matière d’une petite « scène » ou d’un bref récit (un feuillet standard, au maximum) ? Et nous l’adresser ?

Lecture

Erri de Luca est né en 1950, dans le quartier populaire de Montedidio, à Naples, où l’on a relogé sa famille. Il y grandit dans une atmosphère oppressante allégée par les  séjours dans l’île d’Ischia, parlant napolitain avec sa mère et italien avec son père. À seize ans, il se déclare communiste. Étudiant à Rome, il change son prénom de Harry (venu d’une grand-mère d’origine américaine) pour « Erri » et s’engage dans le mouvement d’extrême-gauche Lotta Continua. Il en est l’un des dirigeants et se fait embaucher en 1978 à la Fiat de Turin, où il travaille jusqu’à l’échec politique du mouvement en 1980, avant de mener une vie solitaire d’ouvrier itinérant. Il se consacre à l’étude matinale des textes sacrés et à l’écriture (le soir). Son premier manuscrit paraît en 1989 et sera traduit par Verdier puis, sous le titre Pas ici, pas maintenant, par Rivages (1994). Ses livres traduits en français sont des récits et romans : Alcide, arc-en-ciel (Rivages, 1994), Tu, mio (Rivages, 1998) et les suivants, parus chez Gallimard, comme Trois chevaux (2000), Montedidio (prix Fémina étranger 2002), Le contraire de un (2003), Sur la trace de Nives (Gallimard, 2006), Le jour avant le bonheur (Gallimard, 2010), Le poids du papillon (2011) ; ou des essais issus de sa fréquentation de la Bible : Un nuage comme tapis (Rivages, 1994) et les suivants, chez Gallimard (Noyau d’olive, Comme une langue au palais, Au nom de la mère). Sa langue, remarquable d’économie, son ouverture aux langues et l’ampleur de sa réflexion en font l’un des grands auteurs européens de notre temps.

J’ai dévoré Les poissons ne ferment pas les yeux, couvert de notes le cahier final vierge et repris la lecture, da capo. Tout dans ce texte est taillé à même le bois, pas un mot de trop, pas un coup qui dérape, celui qui tient l’outil sait s’en servir. Comme sculpté, aussi, dans la matière de cet âge où le corps enfantin semble s’obstiner à enfermer des aspirations d’adulte. Pêche au large, lecture, sport cérébral – et là dessus l’arrivée d’une « fille du Nord » – alors, le corps, l’amour, la rivalité entre hommes, le combat, la justice, la fin de l’enfance en somme. Le conte qui organise et métaphorise à la fois le récit autobiographique est universel (la même histoire pourrait être racontée par la « fille du Nord », ce serait une autre proposition d’écriture). Jetez-vous dessus, il parle de vous. Sans oublier cependant que paraissent en même temps Les Saintes du scandale (Mercure de France, 2013), qui éclaire la vie de cinq figures féminines de la Bible.

 

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