“Les touristes” de Laura Montmory et un texte de Virginie Legrand

Il y a un mois, Hélène Massip vous a proposé d’écrire à partir de « Les orages » de Sylvain Prudhomme (L’arbalète Gallimard, décembre 2020). Parmi les 70 textes reçus, nous en avons sélectionné 10. Voici les textes de Laura Montmory et Virginie Legrand.

 

Laura Montmory
Les touristes

On se faisait une joie d’y aller cet été. Se retrouver là, à manger des huitres au bord de la mer, libres de tout réveil, sexuellement dopés par le soleil, beaux et musclés, fiers à nouveau de nos corps qui, la veille, étaient usés par les pots d’échappement et les plats surgelés ingérés à la va-vite.

Et puis on s’y est retrouvés. Las, sous le soleil de cette île, au milieu de cette nuée de touristes, jamais seuls, en file indienne chez le marchand de glace, à visiter les mêmes églises, à balader nos incultures en bandoulière, puis à s’ennuyer au restaurant. On se rend compte qu’on n’a plus grand chose à se dire. Alors on passe le temps en prenant en photo, le dessert qui arrive, le cocktail qu’on sirote en faisant tourner les petites ombrelles en papier. On réfléchit au commentaire Instagram qui ornera la photo, on répète déjà le récit officiel de nos vacances. Une fois la photo postée, on attend l’approbation sociale, la jalousie feinte, le compliment envieux contenu dans un émoticône. Chaque minute d’attente nous fait douter de notre couple, encore plus que la fois précédente, avec un ressenti frustrant, ce temps qu’on perd peut-être à être avec l’autre, alors que le bonheur est certainement ailleurs, dans une autre photo Instagram.

Un jour on se rendra bien compte que cette fatigue, elle ne vient pas de l’autre. Un jour on se rendra bien compte, surpris par notre propre reflet, au détour d’une Margarita sirotée sur la plage, que le compagnon ennuyeux, c’est nous.

 

Virginie Legrand

C’est en relevant la tête de mon assiette que je l’ai vu. J’avais pourtant bien dû le remarquer auparavant, mais il ne m’avait pas frappé comme ce soir. Certes, Georges s’est empâté. La brioche discrète, les mamelons en cônes à glace, les poignées d’amour inversement proportionnelles à ce qu’il en reste, mais ce jabot! J’ai eu la vision d’un dragon à collerette d’Australie, sauf que Georges est savoyard. Un vestige de carence en iode ce goitre? Mouvement de dégoût. Haut le coeur. Et vague à l’âme: je ne pourrai plus l’embrasser. Est-ce qu’on cesse d’aimer pour un double menton qui soudain nous saute au coeur? Un collier de chair molle que mes yeux avaient gommé par amour? Ou par habitude?

Georges se curait les dents à table, ce soir. C’est cela qui l’a révélé ce bourrelet flasque et rougeaud qui m’obsède désormais. Sans cure-dent, petit témoin du temps qui passe, qui lasse, casse, ma cécité aurait-elle perduré, et mon amour avec?

On n’avait pas dit qu’on ne porterait jamais de jogging le dimanche? Et nos promesses de petits plats cuisinés, dressés dans des assiettes décorées? Envolées! Désormais, c’est “à la bonne franquette”: le pâté reste dans la boîte, le jambon dans l’emballage, chacun se sert, pas de chichis. Pas de temps à perdre mais un peu d’amour qui s’en va chaque jour.

“Tu reprendras du camembert, chérie?

– Non merci, je ne l’aime plus. Trop coulant…”

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