Un personnage, c’est un corps, une démarche, une posture. Pour qu’il s’incarne, il faut aussi qu’il ait une voix singulière. Son langage, ses tournures de phrases, son jargon… Tout cela découle du milieu dans lequel il évolue, de son histoire, de son savoir, de ses expériences.
Le travail du romancier est de donner une voix à ses personnages. Pour cela il tente de s’approcher du flux de leurs pensées, cherche le rythme de leurs phrases, choisit les mots qu’ils emploient…
Quand Jean Hegland a décidé d’écrire la suite à son roman Dans la forêt (Into the forest, 1996 pour sa première publication aux Etats-Unis), Nell ne pouvait plus être la narratrice, c’était au tour de Burl de prendre la parole pour raconter son histoire et donner à voir le monde à travers son regard original. L’autrice a adopté le point de vue de celui qui est né « après », celui qui n’a pas connu le monde d’avant. Bercé et choyé par ses deux mères, le jeune-homme a néanmoins moins besoin d’aller à la rencontre des autres.
Pour faire parler Burl, ce n’est pas seulement la musique de sa voix, le tempo de ses phrases, c’est tout un langage que Jean Hegland a imaginé. Dans une note à la fin du roman, l’autrice explique : « J’ai imaginé que Burl, qui a été imprégné de la culture orale que ses mères ont créée pour eux trois (…), avait développé un idiolecte suffisamment rare pour être apparent dans presque toutes les phrases qu’il prononce. »
La langue est en constante évolution. De nouveaux mots sont inventés pour décrire des situations nouvelles. Les groupes sociaux développent des constructions grammaticales spécifiques pour traduire leurs expériences originales et renforcer leurs liens. C’est cette démarche de réinvention de la langue à laquelle s’est attachée Jean Hegland. La langue est vivante !
On peut percevoir dans la voix de Burl les enjeux de cette transformation : « Nell me mémorait parfois qu’animal était la façon d’Avant de dire inhalant, que ce n’était pas souvenance mais souvenir, et qu’en anglais, les gens disaient il et elle à la place de e, et him et her, et non pas er. Mais Eva se moquait des inquiétudes de Nell. Ça lui plaisait que mes nouveaux mots aient germé à partir de notre vie dans la Forêt. » En tant que lecteur, on navigue aisément entre ces trouvailles lexicales qui nous donnent accès à la manière d’être au monde et aux pensées du personnage.
Dans ce roman où Jean Hegland aborde une question essentielle à ses yeux, la vie au plus près de la nature, elle aime « le fait que, pour lui comme pour moi, ces nouveaux mots constituent de merveilleux rappels des différentes relations que nous entretenons avec la nature. » écrit-elle dans Télérama au moment de la sortie du Temps d’après (Here in This Next New Now publié en 2025 en France et aux Etats-Unis).
Quand on veut mettre en scène un personnage le travail de la langue n’est pas toujours aussi radical ! Trouver la voix d’un personnage n’implique pas nécessairement d’inventer un idiolecte ou de s’approprier un dialecte. Pour autant, un personnage dont la langue sonne juste prendra plus aisément vie dans la conscience des lecteurs.
Camille Berta
Module 3 de l’école d’écriture : Travailler son style et sa voix