Ecrire avec Jean Hegland « Dans la Forêt »

Cette semaine, Solange de Fréminville vous propose d’écrire à partir de Dans la forêt, un roman de Jean Hegland (Gallmeister, 2017). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1 500 signes maxi) jusqu’au 4 mars à l’adresse: atelierouvert@inventoire.com

Extrait

« À la vue des étagères surchargées je me suis arrêtée net. Dans la pénombre de la pièce m’est revenu tout ce que ces livres m’avaient appris, le réconfort qu’ils m’avaient apporté, le délassement et les défis, et j’ai été bouleversée à l’idée de les laisser. Comme une folle je me suis mise à empiler sur le sol tous ceux sans lesquels il me semblait que nous ne pouvions pas vivre.

[…] Mais avant même d’en avoir terminé avec la première étagère, j’ai su que la pile était trop lourde pour la transporter à la souche. J’ai vu à quel point il était absurde de vouloir posséder une bibliothèque dans les bois, exposée à la moisissure de l’hiver, à la chaleur de l’été qui fait craqueler le dos des livres, occupant la place dont nous aurions besoin pour d’autres choses. […]

Un instant il m’a semblé plus équitable, peut-être même plus charitable de les brûler tous. Je me suis dit que la vie qui nous attendait était de celles où les livres ne comptaient pas. J’ai songé à Eva m’attendant dans la cour, je me suis rappelé que l’encyclopédie ne m’avait pas aidée pendant son accouchement, qu’aucun livre ne m’avait préparée à sauver la vie de mon père.

Puis je me suis souvenue à quel point mon père aimait les livres, à quel point il leur faisait confiance, et il m’a semblé que partir les mains vides serait autant une profanation que ne pas enterrer son corps et l’abandonner aux sangliers.

Je vais en prendre juste trois, ai-je marchandé avec moi-même – un pour Eva, un pour Burl et un pour moi.

Ils ne se conserveront pas longtemps, ai-je fait valoir. Ils seront mouillés ou déchirés ou sacrifiés à quelque besoin plus urgent.

C’est bon, ai-je pensé. Un jour on en aura peut-être plus. Et sinon, ça me permettra de me déshabituer de la lecture plus lentement.

Le livre pour Eva a été facile à choisir.  […]

Puis ça a été mon tour, et j’ai eu l’impression d’être Mère Courage, forcée de choisir entre ses enfants. J’ai fait le tri dans le tas de livres par terre, et je les aimais tous. J’aimais l’odeur et le poids de chacun d’eux, j’aimais les couleurs de leurs couvertures et le toucher de leurs pages. J’aimais tout ce qu’ils représentaient pour moi, tout ce qu’ils m’avaient appris, tout ce que j’avais été à leur contact, et j’ai mesuré à quel point choisir était tragique, car en prendre un signifiait laisser les autres.

J’avais presque décidé de n’en garder aucun, quand un livre qui se trouvait toujours sur l’étagère à moitié vide a attiré mon regard. Je ne l’avais pas lu, n’avais rien fait de plus que parcourir ses mille pages, pourtant j’ai brusquement su qu’il serait le troisième livre que je prendrais. Je l’ai descendu, j’ai tracé son titre du bout du doigt : Index : A-Z.

Je ne pouvais pas sauver toutes les histoires, espérer conserver toutes les informations – c’était trop vaste, trop disparate, peut-être même trop dangereux. Mais je pouvais emporter l’Index de l’encyclopédie, je pouvais essayer de préserver cette liste majeure de tout ce qui avait été fait dit ou compris. Peut-être pourrions-nous créer de nouvelles histoires ; découvrir de nouveaux savoirs qui nous maintiendraient en vie. En attendant, j’emporterais l’Index pour ne pas oublier, afin de me rappeler – et de montrer à Burl – la carte de tout ce que nous avions dû abandonner derrière nous.

Les livres dans une main, j’ai fermé la porte de l’atelier de Mère. Dans le salon, j’ai ramassé la carabine, pris la boîte de balles dans l’armoire. Tout le reste je l’ai laissé. Mon ordinateur et ma calculette et ma lettre de Harvard, les chaussons de danse d’Eva, le lecteur de CD, et le carrousel de Noël, j’ai laissé une maison entière de choses dont nous pensions autrefois avoir besoin pour survivre, et je suis sortie. »

 

Proposition d’écriture

Comme dans le roman, vous allez imaginer que notre planète et la vie en société, pour une raison que nous ignorons, n’offrent plus de quoi vivre « comme avant », que votre personnage doit organiser sa survie autrement et quitter définitivement son habitation. Il sait que pratiquement rien de ce qui faisait son quotidien jusque-là ne lui servira plus. Il choisit ce qu’il va sauver et emporter avec lui. Et comme l’héroïne du roman, il décide,  parmi les choses qu’il va emporter,  d’emporter trois livres.

Dans quel état d’esprit est-il pour affronter cette nouvelle vie ? De quoi a-t-il du mal à se séparer ? Qu’est-ce qui lui semble important, ou utile, pour son nouveau mode de vie ?  Ce sont tous ces états intérieurs qui agitent votre personnage dans le choix des trois livres qu’il va emporter. C’est ce moment de choix que vous allez écrire.

 

Lecture

Dans la forêt est le premier roman de Jean Hegland, best-seller paru en 1996 aux États-Unis, publié pour la première fois en français en 2017.

Comme d’autres romans dystopiques célèbres, il suscite un regain d’intérêt depuis l’élection de Donald Trump. Jean Hegland l’a écrit à 40 ans. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en « Rhetoric and the Teaching of Composition » en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture. Aujourd’hui elle vit au cœur des forêts de Californie du Nord et partage son temps entre l’apiculture et l’écriture. Écrire Dans la forêt, dit-elle, lui a permis d’explorer des questions fondamentales :  « Nous vivions à ce moment-là dans ce type de forêt. La question du danger, de la peur, et des cadeaux que nous offre la nature, de la surconsommation. De quoi a-t-on vraiment besoin pour être heureux ? » La quatrième de couverture résume le roman de la façon suivante : « Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses ». Le thème post-apocalyptique du roman évoque celui d’autres romans dystopiques récents, comme Station Eleven d’Emily St John Mandel (Rivages, 2016), Le Mur invisible de Marlen Haushofer (Actes Sud, 1992), ou encore Notre vie dans les forêts, de Marie Darrieussecq (P.O.L. 2017). Mais Dans la forêt, à la fois apocalyptique et intimiste, propose surtout un retour aux sources, un chemin régressif vers l’essentiel, une véritable odyssée psychologique. Ce livre superbe constitue une métaphore de notre rapport à la société de consommation, qui nous a fait oublier tout à la fois nos ressources profondes, nos capacités et notre vulnérabilité. Il livre une réflexion très riche sur la survie de l’humanité mais aussi sur l’espérance, l’indépendance et l’apport des livres et de l’art. Jean Hegland va plus loin : pour continuer à vivre, il faut se rapprocher de la nature, et surtout faire table rase d’un passé qui n’existe plus et ne peut qu’être dangereux, physiquement comme moralement, en raison de la nostalgie qu’il génère. C’est aussi la métaphore d’une morale qu’on pourrait résumer ainsi : « quand le vieux monde que tu as toujours connu s’effondre, plutôt que de le retenir, il faut songer à en bâtir un nouveau ».

S.d.F

Solange de Fréminville conduit des ateliers d’écriture à Paris pour Aleph-Écriture, notamment un atelier de découverte littéraire en librairie et le cycle « Écrire avec les auteurs contemporains ».

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