Un après-midi avec Jacques Prévert

Cet après-midi-là, « le beau temps m’a tirée par la veste », j’ai pris la ligne 2 du métro, celle qui a une partie aérienne et donne une impression de voler dans le ciel de Paris. Je me suis arrêtée place Blanche. J’ai traversé le boulevard de Clichy pour m’engouffrer dans la cité Véron. Au fond, une porte verte en fer ouvre sur une grande maison, c’est celle de Jacques Prévert.

J’ai traversé la cour, grimpé les escaliers, jeté un œil aux deux portes qui se faisaient face à l’étage, puis suis entrée par celle de droite, quittant Paris pour un coin de la Méditerranée. Les angles courbes, les tomettes rouge brique, et les murs percés de niches sont couverts de patine. En s’installant dans l’appartement en 1955, Jacques Prévert a fait appel à l’architecte Jacques Couëlle, réputé pour ses maisons aux formes organiques.

Un membre de l’association Chez Jacques Prévert a fait entrer notre petit groupe dans la salle à manger du poète. On s’est installés autour d’une table-coffre, plus accueillante que le comptoir d’étain sur lequel résonne le petit bruit de l’œuf dur.

On a commencé par échanger au sujet de « nos » Prévert. Car chacun trimballe une petite part de l’artiste en lui. Pour moi, Prévert a d’abord été le charmeur de l’oiseau lyre qui n’avait pas seulement fait sortir les enfants de la classe mais s’était aussi posé sur la devanture de la librairie ouverte par ma maman quand j’étais enfant. Ce jour-là il y avait aussi ceux qui se souvenaient du Prévert scénariste, ceux qui pensaient au groupe Octobre, ceux qui cherchaient à comprendre le rapport de Prévert au temps…

Nous avons sautillé ensemble à travers le parcours de Prévert. Un fac-similé de son portrait fait par Picasso en 1956 nous regardait de coin de l’œil au-dessus de la porte qui menait à son bureau. Puis nous sommes entrés dans ce bureau qui a aussi été réaménagé comme le reste de l’appartement à la suite d’un projet lancé par Eugénie Bachelot-Prévert, la petite-fille de l’artiste. Emotion de découvrir sa table de travail et son « fatras » (qui est également le titre d’un recueil de textes et d’images publié en 1966). On pourrait écrire un inventaire à la Prévert si l’on voulait ne rien oublier : des livres, des crayons colorés pour tracer ses éphémérides, des notes, un paquet de gauloises, le très beau collage représentant son épouse, une étoile de mer et un téléphone à cadran (et pas une étoile à cadran et un téléphone de mer)… L’enfance, on la retrouve dans la chambre de sa fille Michèle également reconstituée où l’on découvre notamment avec tendresse la niche qu’il avait pensé pour qu’elle puisse accueillir sa maison de poupée.

Mon Prévert d’aujourd’hui, c’est celui des collages et des « Dire d’art », celui qui joue, fait chanter et danser la langue, le jongleur des mots. L’artiste facétieux. L’ami de Boris Vian qui résidait de l’autre côté du palier. Et je souris en me demandant combien de fois les deux satrapes ont bien pu refaire le monde sur leur terrasse partagée.

En sortant, j’ai retrouvé un boulevard envahi de touristes. Ce coin du XVIIIème a bien changé, mais le Moulin-Rouge est toujours là. Les propriétaires du célèbre cabaret, qui sont aussi ceux des appartements des artistes, entendent récupérer la jouissance des lieux pour s’agrandir et créer chez les poètes des zones de circulation. L’association a tenté tous les recours, mais il est bien possible que cet appartement disparaisse prochainement.

« Et moi j’ai pris
Ma tête dans ma main
Et j’ai pleuré. »

Mais pourquoi écrire ce texte au passé ? Je parcours encore régulièrement les feuilles jaunies du recueil Paroles que j’ai acheté à l’adolescence et j’y déniche de nouvelles étoiles.

Camille Berta

Pour visiter l’appartement de Jacques Prévert, rendez-vous sur le site de l’association  : https://jacquesprevert.fr/lappartement/les-visites/

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