Pierre Ahnne est écrivain et tient un blog littéraire. Cette semaine, il partage un extrait de son article sur le dernier livre de Patrick Modiano. Vous retrouverez l’intégralité de cet entretien sur le blog pierre-a.fr.
Le titre, tout d’abord, paraît une malicieuse antiphrase… Van Walle, le personnage principal, s’il s’est lui-même surnommé « l’éléphant » en raison de son mètre quatre-vingt-quinze et de ses cent vingt kilos, manque en effet cruellement de la mémoire qu’on prête traditionnellement à ce pachyderme. Un souvenir est-il sur le point de lui revenir ? « Une lumière aveuglante l’éblou[it], la lumière blanche de l’amnésie, qui [l’en] protèg[e] aussitôt ». Privé de passé, notre homme vit près des Invalides, et arpente à « un rythme de somnambule » quelques rues sur lesquelles semble rayonner sans fin le soleil d’une perpétuelle « matinée d’hiver ».
On frappe à la porte
Van Walle traduit et corrige des manuscrits pour les éditions du Sablier, dont le directeur, Hornbacher fils, lui suggère régulièrement d’écrire ses « Mémoires ». Ironie ? Paradoxe ? Et si ce curieux héros avait en fin de compte trop de mémoire ? Depuis des années il a « l’impression que le monde ne lui appar[aît] plus qu’à travers une vitre », mais voilà que cette métaphore se concrétise, et qu’avec les jumelles offertes précisément par Hornbacher il croit « entr[er] par effraction » dans l’appartement de ses voisins d’en face, lesquels lui paraissent bientôt ressembler à des gens qu’il pourrait avoir connus jadis. Des images lui « travers[ent] l’esprit », lui causant à chaque fois « une décharge électrique », elles vont peu à peu devenir « plus nettes, comme des photos que l’on développe dans une chambre noire, et les bouts de séquences s’assemble[ront] sur la table de montage ».