society of botanical artistsL’écriture, en moi, vit comme dans une maison qui contient plusieurs chambres. A chacune sa langue. Les mots qui entrent dans mon corps partent à la recherche de leur sens profond dans chacune des trois chambres où j’aime me tenir pour écrire.

 Cuisine me renvoie à cet endroit où je faisais mes devoirs, enfant, puisqu’en français le même mot désigne le lieu où on cuisine et l’art de faire à manger pour nourrir, renforcer, ravir, celui qui est invité à la table. La cuisine, où j’ai appris à écrire. Sur le coin de la table, pendant que Maman faisait à manger. C’est là que j’aime m’installer encore aujourd’hui, comme de passage, entre la lessive et le goûter. La cuisine, me dit mon corps (pendant que ma tête hurle : cliché !) est une affaire de femme. Une affaire intime, de popote, de cuisine intérieure, de cocon. On y raconte sa journée et,les devoirs faits, on vole du temps pour rêver. Maman veille. Tout est protégé, on peut s’aventurer sur les territoires imaginaires (en anglais, to cook up signifie « inventer, me dit le dictionnaire). On reviendra quand le diner sera prêt, qu’il sera l’heure de mettre la table. Mais cuisiner quelqu’un, en français familier, c’est le faire parler, et à l’extrême, le torturer jusqu’à ce qu’il avoue. J’avoue, il y a de ça dans cette affaire d’écrire, de traquer la vérité, pas celle du dehors, des diktats et des religions imposées, pas celle des manuels scolaires ; la vérité du dedans, qui fait que le corps sait que cette phrase, ce mot, cette image, résonne, produit du silence, un changement d’état, un mouvement.

 Voilà ce qu’il y aurait à dire sur la cuisine, et je m’arrêterais là, si ma langue maternelle, le flamand, ne venait me rappeler que si cuisine s’y dit keuken, cuisiner se dit koken, qui veut dire aussi « bouillir ». Hetbloedkookt : le sang bout. C’est pas pareil, mais ça me convient aussi. Il y a de ça, l’échauffement du sang, cette sensation qu’on enfourche un cheval, qu’il faut tenir les rênes si on ne veut pas voler par terre. Intime, donc, cette histoire d’écriture, sur le coin de la toile cirée, mais dangereuse aussi, trépidante, débridée.

 Cuisiner, donc. To cook. Mais en anglais, ma langue de cœur (celle qui réconcilie les deux autres et qui convient le mieux au rock’n’roll),to cook me renvoie à une autre impression, très douce et espiègle, de mijoter. What’s cooking ? Qu’est-ce que tu mijotes ? Ici, on quitte la nourriture et on entre dans une manière de couver son œuf. De mettre des ingrédients bien au chaud, sans trop touiller, de laisser faire le temps avant d’ouvrir le couvercle de la casserole. J’écris donc je couve : dans l’intimité protégée, je ne me laisse pas tranquille avant d’avoir lâché le morceau, j’enfourche mon cheval, je vais jusqu’à l’ébullition de mon sang et je laisse mijoter une surprise pour l’invité qui va s’asseoir à ma table. Il n’y a pas de recette. Il faut rester vigilant, et goûter de temps en temps. Ceci étant dit, je suis cuite.

 

VeronikaMabardy

(Le Coin bleu, Bruxelles, janvier 2014)

 

 

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