Du 21 mars au 3 avril 2014

Notre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes.

second-portrait-irena-1495078-616x0Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de Laura Berg « Second portrait d’Irena ». Une sélection sera publiée quinze jours plus tard dans les pages de L’Inventoire. Vous pouvez envoyez vos textes à atelierouvert@inventoire.com.

Extrait

« Sur la première image, Irena est allongée sur le ventre. La pièce est vide. Autour d’elle,il y a la tapisserie d’un bleu dense qui se décolore par endroits, grillée par le soleil, gondolée d’humidité. La lumière de l’hiver traverse le Velux pour tomber sur son dos, sur sa peau blanche, et avec ce bleu elle semble encore plus blanche.

À cet instant, je lui en veux tellement que je ne peux plus lui parler. Je la photographie en sachant qu’elle me quitte, qu’elle se prépare à rentrer en Pologne. Un rayon trouble se pose sur ses épaules, son profil se détache. Elle a parfois les yeux clos.

Sur les autres photographies, elle est assise sur la table, le dos appuyé contre le mur. Elle porte ma veste. Ses genoux sont légèrement pliés ; les cuisses entrouvertes, elle me regarde dans les yeux. Elle fume. Elle ne me sourit pas. Je suis assis à hauteur de ses jambes, je fais la mise au point sur son visage et derrière elle, le soleil se cache. Le bleu vire au sombre comme une ecchymose, son image devient mon image, elle m’emplit, elle m’empêche de penser que bientôt je serai seul, pour la première fois de ma vie. »

Suggestion

Ces trois courts paragraphes constituent le chapitre d’ouverture du premier roman de Laura Berg, Second portrait d’Irena (Naïve, 2014). Le lecteur ne peut pas encore situer ce moment – qui est en vérité un souvenir. Quatorze ans plus tard, Darius, le photographe, doit quitter Paris et repartir en Pologne pour régler une affaire de succession. À Poznan, il retrouve le froid, la noirceur, sa famille et Irena. Il faut bien, alors, qu’il se confronte à ce qu’il a fui.

C’est l’argument. Mais, lisant cette première page, le lecteur en ignore tout. Le premier paragraphe lui présente le dos d’Irena, d’un blanc souligné par le bleu de la tapisserie. Avant même d’avoir accès à d’autres photographies d’Irena, il sait que le narrateur est le photographe, qu’Irena et lui forment un couple en train de se séparer, de façon brutale. Les circonstances réélles de cette séparation, il lui faudra lire le roman pour les découvrir.

Une photographie, donc, mais réalisée dans un état affectif violent. Vous est-il arrivé, vous aussi, de réaliser, ou plus simplement de voir, ou de revoir, une photographie, en étant traversé par un affect violent ? Pourriez-vous imaginer, en tout cas, une première page de roman qui procèderait ainsi : en présentant d’abord une image, puis en la mettant en situation, grâce au regard d’un narrateur traversé par un affect violent – désir, colère, manque, chagrin par exemple ? Et pourriez-vous nous l’envoyer, sans oublier que cette première page comptera au maximum un feuillet standard (250 mots ou 1 500 signes)…

Lecture

Laura Berg est née à Paris en 1982 et vit à Nantes, où elle travaille comme photographe au sein de l’agence Picturetank. Diplômée de l’école des beaux-arts de Rennes et de l’école de la photographie d’Arles, elle réalise des portraits et de reportages pour la presse. Elle est l’auteur d’ouvrages pour la jeunesse, comme La photo à petits pas et Jeux de portraits (Actes-Sud Junior, 2010 et 2012). Elle a suivi quelques ateliers d’écriture à Nantes, elle en avait modérément besoin. L’un de ses projets photographiques, « Zoo » (Festival de l’image environnementale, Paris et Arles, 2008), nous livrait son regard sur la « ville animale » du vieux zoo de Poznan.

Second  portrait d’Irena, premier roman extrêmement réussi, qu’elle a également commencé à écrire à Poznan, donne accès à une autre forme d’animalité, celle de la passion. Les deux passions de Darius, pour le corps d’Irena et pour la photographie, sont étroitement liées, jusqu’au dénouement qui permet de mesurer à quel point. Irena, c’est un « parfum de forêt, de whisky, de jasmin », certes, et dans cette prose épurée, le sens du détail est souvent virtuose, mais c’est de voir, avant tout, qu’il est question. Voir conjoint le désir et le manque, la pulsion et sa déception. Lorsque Darius se rend chez Irena pour la « voir », c’est au premier degré, brutalement, qu’il faut le comprendre.

Cette histoire, du retour d’un enfant prodigue au pays polonais, est un roman d’apprentissage. Elle est conduite de façon précise, sans une once de graisse ou de  bavardage. On est pris, on ne lâche plus le livre, jusqu’au bout, on le relit aussitôt, dans la même tension. L’écriture ne recule pas devant la crudité. Elle restitue avec sensibilité la dimension la plus charnellement érotique de la relation d’Irena et de Darius, comme le tumulte qui se saisit du narrateur confronté aux personnages hauts en couleur qui forment le cercle familial et la périphérie des proches. Pour ma part, je l’attends déjà, le « second roman de Laura ». Mais lisez le premier, déjà.

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