Vos textes à partir du roman de Julie Otsuka « Certains n’avaient jamais vu la mer »

Il y a 15 jours, Solange de Fréminville vous proposait d’écrire à partir du roman de Julie Otsuka : Certaines n’avaient jamais vu la mer (éditions Libella, 2012, ou 10/18). Voici 5 textes sélectionnés en réponse. Nous vous remercions de votre participation !

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Photo: DP

Christine Gastaldo

Ode à la joie

Nous nous sommes bien préparés mais certains peinent encore à trouver leur place sur les gradins de l’estrade, d’autres se sont trompés de côté pour entrer sur scène et se bousculent, d’autres encore s’enquièrent de la présence de leurs parents. Mais une chose est sûre, nous éprouvons tous ce soir dans l’excitation, le sens du mot « trac ».

Maintenant toutes les classes participantes se sont regroupées pour le final.

Nous allons interpréter « l’hymne à la joie » composé par le grand musicien Beethoven que notre maîtresse de musique nous a fait découvrir.

Elle lève les bras. Nous nous taisons. Le silence s’installe lentement, impressionnant.

Nous baissons les épaules et respirons amplement comme elle nous l’a appris.

A son signal, nous entonnons ce chant, cent fois répété.

Ensemble.

A l’unisson.

Nous commençons par murmurer la mélodie, bouche fermée. Puis viennent les premières paroles ; attention à bien articuler, à lier les notes, sans les hacher, surtout les deux notes (la et si) « plus de haine sur laa terre / que reenaisse le bonheur « 

Il faut aussi allonger la première syllabe de la phrase / Tous les hommes sont des frères… »

C’est au troisième couplet que nous devons chanter plus fort, crescendo, et nous y mettons tout notre cœur, bouche grande ouverte. Ça donne des frissons, des gargouillis dans le ventre. C’est beau, encore plus beau que l’Alléluia à la messe du dimanche.

« Sentez-vous vos âmes pleines d’un ardent et noble espoir ?  »

Oui, nous sommes pleins d’ardeur. Nous ne sommes que des enfants mais nous sommes l’espoir d’une vie sans guerre si nous le voulons. C’est ce que nous a dit la maîtresse.

Oui, bien sûr, nous le voulons.

D’ailleurs ce soir, nous sommes tous de fervents petits européens.

Montélimar, juin 1966

C.G.

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DP

Marie-Lise Raoul

Tarot gersois

Nous avions très vite instauré le rituel du vendredi soir. Nous ne nous connaissions pas intimement. Nous savions à peu près où chacun habitait et ce qu’il faisait dans la vie. Mais cela s’arrêtait là. Pendant le jeu, il n’était pas question de parler et pendant les moments de pause, nous préférions discuter des dernières parties, des erreurs faites par l’un d’entre nous. C’était souvent le même chaque vendredi. Son envie de jouer nous avait convaincus de l’accepter. Un maillon faible comme lui permettait à certains de se refaire rapidement.

Tous les âges étaient représentés. Les plus anciens portaient haut leur savoir et arbitraient les différents. Ils avaient conservé leur accent rocailleux. Après une belle partie, ils se laissaient aller à jurer de joie, avec un « putain » plein de fierté.
Au début, les plus jeunes gardaient une certaine réserve. Discrets et attentifs, ils apprenaient vite et acquéraient de l’assurance au fil des semaines. Le jour où ils gagnaient enfin, ils prenaient plus de liberté et osaient même contredire les anciens.

Parfois des éclats de voix rompaient le silence. Un des joueurs avait fait une erreur jugée inadmissible par ses partenaires, les entrainant dans sa chute. Puis, le calme revenait et il fallait attendre la fin de la partie pour avoir les détails, la thèse de l’accusation, celle de la défense. Nous refaisions alors la partie, accablions encore plus le fautif et repartions jouer, priant intérieurement pour ne pas être le prochain pris en faute.

C’étaient souvent les mêmes qui l’emportaient, les plus âgés et les plus expérimentés qui savaient tenir la distance. Mais nous avions tous notre chance. Il suffisait d’avoir un jeu d’enfer et de savoir en tirer profit au bon moment, prenant ainsi une telle avance que personne ne pouvait nous rattraper.

M-L. R

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DP

Martine Spetebroodt

 

Copropriété

 

Nous habitons la même barre d’immeubles. Mais pour la plupart peu des visages présents n’appellent un nom. Seul le rite annuel de la réunion de copropriété́ nous rassemble.

Des son entrée, chacun révèle son timbre. Un bonjour sonore ou juste murmuré, un bref signe de tète, une poignée de main, un sourire ou un silence qui ne salue personne.

Mieux que nos voix peut-être, ce sont nos corps qui parlent, de l’arrêt qu’il faut marquer devant tous pour émarger la feuille de présence jusqu’à la chaise élue où nous serons moins exposées aux regards. Certains s’assoient pesamment. D’autres se glissent furtivement. Ceux dont les rondeurs gênent le passage entre les rangs serrées s’excusent ou plaisantent. Des anxieux filent droit à la place repérée. Le regard des timides rase le sol, ils se posent en bout de rangée. Des placides prennent leur temps.

On s’observe.

Au dernier rang comme au premier, ceux dont l’hostilité est palpable et le verbe agressif. Leur arrogance fuse en éclats secs et prend en étau un public plus discret. Les plus attentifs prennent des notes. Des bavards sont rappelés à l’ordre. Certains partagent leur savoir-faire avec zèle. Certains restent silencieux. Des impatients regardent leur montre et soupirent. Certains approuvent d’un hochement de tète. D’autres doutent et font la moue.

Celui-ci s’oppose à tout et son bras émerge au-dessus des tètes, solitaire, au moment du vote. Celui-là, arrivé en retard, s’installe avec bruit. Celle-ci, surprise en voyant les bras se lever, demande quel point est débattu. Celle-là garde un visage fermé.

On pese le pour et le contre. On rassure des inquiets. On rabroue ceux qui tergiversent. On s’interroge.

La séance levée, beaucoup s’enfuiront vite. Quelques-uns s’attarderont, peu pressés de retrouver leur solitude.

 

M.S.

 

 

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Photo/ DP

Régine Zeidan

Nous étions en grappes semées sur le quai et nous voilà emportés, avalés, pendant les secondes accordées à l’ouverture des portes du tramway.

Il est 8 heures. Nous quittons la station, debout et rassemblés dans un wagon, non par conviction mais bien par obligation.

Les plus chanceux, ou plus réactifs, ont réussi à s’asseoir. Nous autres debout, les envions, tant nous sommes serrés sur la plateforme centrale.

Au début nous nous épions, ajustant nos vêtements, nos sacs, cherchant la meilleure position pour éviter un épiderme inconnu, une fesse, un sein. Nous revendiquons un espace intime au-delà des visages, des robes, des vestes sombres… Le nez des plus petits d’entre nous respire à quelques centimètres d’un dos, d’une cravate rose, d’un torse. Nos haleines se croisent en soupirs, bâillements ou murmures.

Nous sommes quelques-uns à nous être parfumés, mais certains portent, à leur insu, cachées dans les fibres du tissu qui les protège, des odeurs de curry, d’oignon frit, de cannelle.

A la sortie du tunnel, nos chevelures mélangées, brune, rousse, blonde, grise scintillent au soleil. Nos yeux se plissent à la lumière… Il fait beau ! Évaporés les relents de cuisine … À moins que nos narines ne s’y soient accoutumées.

Nous trouvons un passe-temps, lecture, jeu vidéo, conversation. Chacun a pris un peu d’aise et tous nous nous dirigeons vers notre lieu de travail. Nous sommes chanceux, nous avons un emploi.

Seuls quelques-uns d’entre nous regardent le ciel et entendent, l’espace d’une porte ouverte, le chant d’un oiseau.

R.Z.

 

 

 

 

 

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Photo: DP

Cathy Fourne

‪La sirène avait retenti, le temps s’était arrêté à bord du Ville d’Alger. Déchirement. Désormais, nous laissions derrière nous les rues dévastées par les attentats, l’explosion des bombes, le couvre-feu, mais aussi les arcades blanches du front de mer et nos maisons. Nous étions entassés, assis sur nos valises au milieu des colis, des paquets, des baluchons. Quelques chiens, des chats, des oiseaux en cage aussi. Tous, nous avions la gorge serrée. Certaines rassemblaient autour d’elles les enfants pendus à leurs basques, quelques-unes, plus jeunes, avaient encore l’air de gravures de mode avec leurs robes vichy et leurs lunettes de soleil papillon. Quand on était vieux, on occupait des transats, des chaises longues, on restait enfoui sous les plaids, et les souvenirs. On étouffait des sanglots et plus d’un pleurait en silence. Nous essayions de garder le regard droit même si nos yeux étaient hagards et notre visage figé.

‪Mais ceux qui le pouvaient étaient restés accoudés sur le bastingage des coursives. Est-ce qu’ils pensaient encore aux joyeuses terrasses des cafés, aux pique-niques sur les plages, aux bains dans la mer ? On fixait la Méditerranée, trop bleue, trop plate qui s’étirait à perte de vue, on voulait croire à des temps meilleurs, là-bas, ailleurs…

 

C.F.

 

 

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