Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire. Il réalise des lectures-diagnostic sur les manuscrits qui lui sont confiés et partage ses choix parmi 445 livres parus en cette rentrée littéraire.
Début juillet, au moment de prendre congé de mes lecteurs pour quelques semaines, je m’inquiétais de voir le roman de plus en plus souvent éclipsé par une forme d’écriture fascinée par son sujet au point d’oublier que la littérature est toute dans l’art de mettre celui-ci en scène – par l’invention comme par les mots.
Aujourd’hui, alors que la rentrée littéraire s’annonce, force m’est de constater, avec grand plaisir, qu’elle paraît à bien des égards démentir mon pessimisme. Parmi les ouvrages que j’ai reçus et lus figurent pourtant aussi bon nombre de romans authentiques, entendez sachant faire de l’histoire à raconter une autre forme, qui dise sans en parler ce dont il s’agit pour de bon.
Percival Everett, avec James (L’Olivier), Yiyun Li, dans Mon amie de plume (Belfond), Carys Davies (Éclaircie, Table Ronde/Quai Voltaire), Agnès Desarthe (L’Oreille absolue, L’Olivier), Lola Gruber et son Elisabeth Lima (Bourgois), Pierre Jourde et sa Marchande d’oublies (Gallimard)… tous ces gens-là remettent le roman à l’honneur, d’abord parce qu’ils ne le limitent pas au romanesque comme pur souci de divertir, de surprendre ou d’impressionner.
Plusieurs de ces romans placent au cœur du récit le genre lui-même, qu’ils interrogent et mettent en perspective. Ce peut être par le biais de la réécriture et du renvoi intertextuel, comme chez Percival Everett, qui prolonge et retourne l’œuvre de Mark Twain. Ou en prenant pour thème la création romanesque en tant que telle, comme le font Yiyun Li et Lola Gruber, lesquelles racontent, chacune à sa manière, la fabrication d’un succès de librairie avec les exaltations et les perturbations qu’il occasionne chez ses auteurs. Plus métaphoriquement et classiquement, Agnès Desarthe fait de la musique, motif central de son livre, une autre écriture. Plus obliquement et vertigineusement, les héros de Carys Davies, seuls sur une île perdue, s’apprennent réciproquement leurs langues, interrogeant du coup leurs manières respectives de voir le monde. Quant à Pierre Jourde, son énorme conte noir met en scène des personnages qui, pour pallier ce qu’ils appréhendent comme leur propre inconsistance, ne cessent de s’inventer des vies.
Et le plus beau est que plusieurs de ces ouvrages viennent rappeler comme au passage les pouvoirs du roman en matière de réalités dont se préoccuper : causes à défendre, injustices à dénoncer, solidarités à promouvoir, ils les servent avec d’autant plus d’efficacité qu’ils n’en font pas la première raison d’être de la fiction qu’ils échafaudent.