Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire. Il réalise des lectures-diagnostic sur les manuscrits qui lui sont confiés et partage chaque mois un de ses articles sur L’Inventoire.
Les Carnets que Verdier publie ce printemps sont un livre d’Anne Serre comme les autres. Je veux dire aussi remarquable, et peut-être pour les mêmes raisons. Que de tels écrits prennent place dans une œuvre au même titre que les autres volumes qui la composent, ceux-ci en constitueraient, s’il en fallait une, la meilleure preuve.
Ce n’est pas un journal, mais une suite de courtes notes classées par mois et par années. Qu’y trouve-t-on ? D’innombrables récits de rêves, annoncés chacun par la phrase nominale reprise en titre. Des commentaires, d’une subtilité et d’une singularité déconcertantes, portant sur de nombreux films et surtout d’incessantes lectures : Chamisso, Leiris, Bernhard, Jelinek, Maupassant, Losey ou, incompréhensible à mes yeux, Simenon… on n’en finirait pas d’énumérer les auteurs dont notre autrice se nourrit, de jour en jour, avec un appétit jamais rassasié.
Cadavres dans un seau, porte dans un plafond
Un peu moins nombreuses, les notations de petits faits quotidiens (« 5 mars : le soleil, le printemps, commencent à arriver ») ou d’événements plus importants, réduits la plupart du temps à une simple phrase – « Rupture avec P. », « Mort de ma sœur Catherine », « Mort de mon père »…
Enfin, il y a les références à l’œuvre en cours, ou, parfois, à l’œuvre tout court. De 2002 à 2024 défilent de page en page les titres des livres publiés : « J’écris Voyage avec Vila-Matas » (1) ; « J’ai fini mon nouveau livre : Au cœur d’un été tout en or »(2)… Et de temps à autre leur succession apparaît en vue cavalière : « À partir de mon premier roman, j’ai créé un monde où l’assemblage de certaines de mes images commençait à avoir une cohérence » ; « Au fond, dans mes livres, je raconte toujours plus ou moins ce qui se passe dans l’esprit d’un écrivain lorsqu’il est en train d’écrire ».
Ce que ces courts textes, dans leur juxtaposition, confirment, et ce qui confirme leur pleine appartenance à l’œuvre dans son ensemble, c’est le goût du fragment, vers lequel, de plus en plus, l’écriture d’Anne Serre semble s’orienter (voir, par exemple, son livre précédent, Vertu et Rosalinde (3)). Et les fragments dont ces Carnets se composent sont bien souvent des microfictions, drôles, énigmatiques, bien dans la manière de notre autrice. La vue d’un clochard souriant en regardant un chien, la perte d’une « veste verte », l’achat d’un manteau, saisis en quelques phrases rapides, se chargent d’un sens mystérieux et quasi freudien. Ce qui est aussi, évidemment, le cas des récits de rêve, baignant dans une inquiétante atmosphère de comique absurde : « Je suis en compagnie d’un assassin et nous venons (…) d’assassiner deux personnes dont les corps reposent désormais dans un seau » ; « J’échappais à quelqu’un en me glissant par une toute petite porte aménagée au plafond d’une minuscule boutique »…
« Ce qui est en moi et que je ne sais pas »
Mais la fantaisie carrollienne et l’humour ne doivent pas nous tromper : « Nous poursuivons en rêve des choses qui n’ont rien à voir avec le jour » et pourtant « nous renseignent sur ce que nous faisons et vivons en réalité ». Bien que les rêves qui abondent ici soient racontés le plus souvent sans commentaires, ils participent, comme les Carnets dans leur ensemble, d’une « recherche » tendant à « apprendre, comprendre, avancer ».
Cette volonté d’y voir clair, qui ne tombe jamais dans l’introspection ou le discours, prend parfois l’apparence du portrait moral ou de la sentence (« On ne mesure les gens qu’à son aune » ; « On ne suscite le respect que par sa force, son pouvoir, choses toujours produites par ce qu’il n’y a pas de plus beau en nous »…). Elle travaille cependant surtout à dessiner peu à peu, à traits toujours plus précis, un art poétique : revendication de la brièveté, identification de la langue de l’écrivain à « une langue étrangère », répétitions et virgules mal placées contribuant à la force « un peu somnambulique » du texte, éloge de la fiction, méfiance devant l’autofiction, on voit se dégager peu à peu le portrait d’une œuvre. Et s’esquisser une question : qu’est-ce que la littérature ? Question qui ne reçoit bien sûr que des réponses obliques et présentées comme subjectives : « J’aime écrire avec ce qui est en moi et que je ne sais pas » ; « Je n’aime pas les romans dépourvus de métaphysique »…