Ecrire à partir de « Toutes les femmes sont des aliens » d’Olivia Rosenthal

Cette semaine, Pauline Guillerm vous propose d’écrire à partir du dernier ouvrage d’Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des Aliens (Éditions Verticales, collection « Minimales », 2016). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 23 novembre à atelierouvert@inventoire.com

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Extrait

« (…) Voilà, j’y suis, je commence à m’approcher du film et en m’approchant je m’approche aussi de moi, un film qu’on aime et qu’on raconte ça rapproche de soi, je fais le récit d’Alien parce que je ne peux pas faire le récit de ma vie, on aurait tous envie de raconter dans l’ordre les épisodes de sa vie mais c’est impossible, avant de connaître la fin on n’a aucune chance de savoir quelle direction, quel sens et même quel chemin, donc Alien est une bonne alternative, Alien est un bon exercice, Alien c’est l’histoire d’une femme dont on peut craindre qu’elle ne devienne une autre, et si on le craint c’est que toutes les femmes, toutes, toutes les femmes, dès lors qu’elles sont habillées en soldats et qu’elles ont du pouvoir et qu’elles prennent des décisions et qu’elles sont fortes, toutes les femmes qui sont dans cette situation peuvent être considérées comme des Aliens ou d’éventuels Aliens ou de futurs Aliens, il faut les mater, il faut leur dire qu’elles sont belles et magnifiques mais qu’elles risquent de muter, donc quand on est spectateur, en 1979, et qu’on voit Sigourney Weaver alias Ripley la femme-soldat qui, contrairement à tous les autres membres de l’équipage, prend les bonnes décisions, quand on voit cette femme avec sa combinaison moulante et sa taille et sa stature et sa beauté et sa fermeté et sa puissance, on se dit que oui, il va y avoir un problème forcément.

Le problème existe sous une forme qu’on arrive pas au début à cerner, c’est d’ailleurs l’une des grandes qualités du film, il y a un problème mais on met très longtemps à le découvrir, on circule sur le navire, on suit les mouvements lents de la caméra, on profite, on se dit que ça ne va pas arriver, que tout sera doux et lent et agréable comme dans un berceau, le vaisseau est une berceau, il est un ventre, il est l’endroit où l’humain se tient en suspension, dans le liquide amniotique on est à son aise, on boit du café, on rit, on porte des combinaisons moulantes, on est protégé mais en même temps on a une mission à remplir, quel est l’objet de cette mission, ma mémoire flanche, les membres de l’équipage doivent atterrir sur une planète lointaine et s’y aventurer, ils doivent quitter le vaisseau, tout est là, ils sortent, il y a une raison commerciale ou militaire ou scientifique, là je ne me souviens pas, en tout cas il faut sortir, tout se serait parfaitement bien passé si on n’avait pas été obligé de sortir, donc on sort et en sortant on ouvre une brèche on laisse entrer quelque chose, on laisse quelque chose se glisser dans les interstices, une chose sans nom qui vivait sur la planète lointaine et qui ne faisait qu’attendre la visite des humains pour s’insinuer en eux. Sigourney Weaver, elle, est restée dans le liquide amniotique, dans le vaisseau-mère, elle sent que quelque chose ne va pas, elle dit aux membres de l’équipage, ceux qui sont sortis, elle leur dit de revenir, revenez au plus vite, au plus vite dit-elle dans le talkie-walkie, come back dit-elle, quick dit-elle, son conseil impérieux vient trop tard, ils sont déjà engagés sur le sol de la planète lointaine parmi les pierres noires et luisantes (…) »

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Ce passage figure aux pages 14 à 19 du livre d’Olivia Rosenthal, Toutes les femmes sont des Aliens (Éditions Verticales, collection « Minimales », 2016).

Dans son livre, Olivia Rosenthal revisite les films Alien, Les oiseaux, Bambi et Le livre de la jungle. Elle organise son texte en trois récits distincts : Toutes les femmes sont des Aliens, Les oiseaux reviennent et enfin Bambi and Co. Lors d’une présentation de son livre en librairie, Olivia Rosenthal évoque le rapport direct qu’elle établit entre la mémoire et le cinéma. En effet, de manière générale, notre mémoire enregistre des images. Un film, parce qu’il nous donne à voir des images, peut rester graver dans nos mémoires. Certaines scènes tout du moins. Olivia Rosenthal raconte que ce sont les images traumatiques dont on se souvient. Certaines scènes des films s’impriment dans l’esprit parce qu’elles font éprouver de la peur, de l’amour, du désir entre autres. Olivia Rosenthal écrit dans la quatrième de couverture : « Et si le cinéma servait surtout à attiser et magnifier nos folies ? »

Elle pose ainsi, dans son livre, la question du rapport qu’on entretient avec notre mémoire. Elle parle aussi de la façon dont on raconte un film. Dans Toutes les femmes sont des Aliens, elle laisse surgir les images telles qu’elles arrivent et les organise dans son récit, y compris dans le désordre. Elle s’est aussi questionnée, notamment dans la partie Les oiseaux reviennent, sur les circonstances dans lesquelles on regarde le film. Ce qui s’imprime, ce n’est pas seulement les images mais les conditions de la projection. Dans nos mémoires, un mélange possible : les images de la fiction et celles de la réalité.

Et vous ? Avez-vous des images de films qui vous reviennent en mémoire ? Vous pouvez, dans un premier temps dresser une liste des films dont vous vous souvenez et ce qu’ils évoquent pour vous, de façon très brève, en une phrase.

Après ce « réveil » de votre mémoire, je vous propose de vous plonger dans le souvenir d’un seul des films de votre liste et d’aller chercher le récit qu’il contient. C’est-à-dire de raconter les circonstances et les conditions dans lesquelles vous avez vu ce film, ce que le film raconte et comment certains éléments du film viennent vous rejoindre. Laissez surgir les images telles qu’elles se présentent à votre mémoire, sans souci chronologique ou d’ordre quelconque. Racontez, en une page (1500 signes), les images que votre mémoire reconstitue aujourd’hui du film choisi et comment elles ont participé à la construction de votre regard sur le monde.

Lecture

Olivia Rosenthal, née en 1965 à Paris, est auteure de nombreuses fictions. Elle est récompensée en 2007, par le prix Wepler et le prix Pierre-Simon « Éthique et réflexion » pour son texte On n’est pas là pour disparaître ; en 2011, par le Prix du Livre Inter, le Prix Alexandre-Vialatte et le Prix Ève-Delacroix pour Que font les rennes après Noël ? Elle est aussi performeuse et met en place des collaborations avec des metteurs en scène.

Elle mène de nombreux projets d’écriture à partir de rencontres qui l’aident à documenter et à construire ses récits. Elle publie, avant Toutes les femmes sont des Aliens, le texte Ils ne sont pour rien dans mes larmes. Elle y écrit une série de récits après avoir mené des entretiens avec des personnes qui lui ont parlé d’un film qui a marqué leur vie. Quand je découvre ce livre, je suis surprise de revisiter, à mon tour, ma mémoire cinématographique ; mon premier film au cinéma, Blanche-Neige, alors que je devais avoir six ans, les films, toujours les mêmes, que nous regardions en famille et dont nous ne nous lassions jamais, les films interdits vus en cachette à l’aube de mon adolescence parce que considérés comme trop violents ou trop érotiques, les films qui m’ont fait grandir…

Et quand je lis Toutes les femmes sont des Aliens, je vois de nouvelles images du film Alien, celles-ci inventées par mon regard de lectrice, et je suis envoutée par l’écriture saisissante de ce texte, par ce rythme haletant qui raconte l’invasion des aliens et le suspens qui en découle, mais aussi par ce souffle dans la phrase que le souvenir déploie, parfois un souffle long, parfois un souffle saccadé, comme si chaque mot entraînait de nouvelles images du film et construisait ce regard singulier de l’auteure sur le film, sur le monde.

Pauline Guillerm est comédienne et auteur (Les Amis d’Agathe M., Lansmann Éditeur, 2014). Elle conduit pour Aleph-Écriture à Paris une « Formation générale à l’écriture littéraire » (atelier régulier), le lundi soir à partir du 7 nov. 2016.

 

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