Écrire à partir de « Un chemin de tables » de Maylis de Kérangal

Cette semaine, Stefan Richter vous propose d’écrire à partir de « Un chemin de tables », de Maylis de Kérangal. N’hésitez pas à nous envoyer vos textes (un feuillet standard ou 1 500 signes espaces inclus) jusqu’au 28 février à l’adresse suivante: atelierouvert@inventoire.com.

(*) La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent et mentionner votre nom en haut de page – pas de fichier PDF accepté

Le livre

Mauro a grandi en Seine-Saint-Denis dans une famille un peu artiste, et après des études de sciences économiques, se lance dans la cuisine. Il commence à se former à Berlin, revient à Paris, fait des stages non rémunérés, passe un CAP de cuisine en candidat libre, travaille d’abord en brasserie, puis en cuisine créative…

Maylis de Kerangal raconte avec minutie la vie à la fois difficile et exaltante des personnes qui travaillent en cuisine. Elle colle à son personnage, l’écoute, le suit, l’observe, à la manière d’une caméra de documentaire (qui tourne et qui tourne) et l’effet de réel ainsi créé est renforcé par l’emploi systématique du présent et celui fréquent de la phrase nominale.

L’apparition régulière d’un narrateur (ou d’une narratrice) dans le récit est un des outils (formidable et culotté) permettant à Maylis de Kérangal d’attraper sur le vif les réactions de Mauro, comme si celui-ci s’adressait directement à elle, à la caméra du narrateur. Le lecteur est au plus près de Mauro chaque fois que sa vie bascule…

Extrait

Pour se former, Mauro mise sur le long terme (p.34) . Il vient d’accepter un travail non rémunéré dans un restaurant d’excellence (p.34-36). Mais il a du mal à s’adapter à la manière dont on traite le personnel en cuisine (p.37).

Il le supporte d’autant plus mal qu’il travaille gratos (p.37) :

Un matin, au beau milieu du service, Mauro reçoit en pleine figure une cuillère à pommes parisienne en métal – il n’a pas choisi le bon diamètre pour lever les billes de pommes. Le choc le surprend, il pousse un cri, vacille, son nez saigne, il jette autour de lui un coup d’œil circulaire : chacun s’active en silence, il ne croise aucun regard. De son poste, le chef lui crie de ne pas faire le malin et de tout reprendre fissa comme il lui a demandé, c’est quand même pas compliqué. Mauro desserre les doigts, lâche son ustensile – un économe –, s’essuie le nez d’un revers de la main, s’essuie les paumes des mains sur son tablier à hauteur du thorax, puis rassemble ses outils couteau, les lave lentement, les essuie avec soin, les range dans leur étui, déboutonne sa blouse tandis que autour de lui certains maintenant ralentissent, lui jettent des coups d’œil par en dessous, mais sans moufter, sans s’interrompre, puis, toujours calme, il saisit son étui et traverse la cuisine en direction de la porte, passe devant le chef qui maintenant lui tourne le dos et continue d’agir comme s’il n’avait rien vu, comme si il ne voyait rien, quand, à l’instant de quitter la salle, Mauro laisse traîner une main sur le plan de travail, laquelle entraîne dans son sillage un grand bol en inox qui rebondit avec fracas sur le sol tandis que la porte bat derrière lui – je l’ai déjà vu quitter de la sorte des repas, des cours, des salles de cinéma, et même des filles, c’est un départ qui lui ressemble, silencieux et déterminé, comme si rien ne pouvait le retenir quelque part quand il a décidé d’en finir, rien.

Après quoi, il me confiera à la veille de Noël, tout en préparant un Chili conne carne pour 18 personnes : J’ai tenu trois semaines, c’est déjà pas mal finalement, j’étais trop vieux déjà, je n’avais pas suivi la filière classique, j’avais vécu d’autres expériences et n’étais pas comme les autres apprentis, plus jeunes, dix-sept/dix-huit ans, plus malléables, impressionnés.

Dehors le soleil tape dur, Mao est ébloui, cligne des yeux, détache sa bécane, descend la rue Caulaincourt sans donner un seul coup de pédale, glisse jusqu’à la place de Clichy et là, s’assied sur la première terrasse, commander un jambon-beurre et un panaché, sourit, savoure, libéré.

Proposition d’écriture

Dans le texte, le jet de la cuillère à pomme est ce qu’on appelle un élément déclencheur, « le grain » de sable qui va venir perturber la vie du personnage (même si quand on connait un peu Mauro, on se doute que l‘ambiance militaire des cuisines va lui poser problème) qui va la faire basculer. La situation initiale est déséquilibrée par le jet de la cuillère à pomme : se succèdent alors une série de péripéties jusqu’à aboutir à une situation finale stabilisée.

Je vous propose donc de raconter un moment de bascule. De noter de manière succinte la situation initiale (en la gardant pour vous) et de démarrer le texte par l’introduction de l’élément déclencheur.

(Exemple: Tout à coup, soudainement, sans prévenir, un matin, un soir, le jour où, au moment où, en raccrochant le téléphone, en fermant la porte, en montant dans la voiture…) puis de raconter tout ce que voit la caméra qui est sur place au moment où tout change, tout bascule, de prendre note – au présent – de la succession des événements, comme si vous étiez sur place, jusqu’à aboutir à la situation finale stabilisée…

La collection, l’auteur…

« Un chemin de tables » est originellement paru dans la collection du Seuil « Raconter la vie » qui est née de l’ambition du collectif ‘Raconter la vie’ de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays. L’idée était simple : offrir un espace d’expression à chacun pour que tous puissent partager des expériences de vie, et construire de l’échange. Le projet se poursuit aujourd’hui sur le site raconterletravail.fr.

Dans cette collection, on trouve des textes d’Annie Ernaux, Cécile Coulon, François Bégaudeau… et ce texte de Maylis de Kerangal, « Un chemin de tables » qui retrace le parcours de Mauro, un jeune cuisinier autodidacte.

Maylis de Kerangal (Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Réparer les vivants, Un monde à portée de main) s’intéresse beaucoup au monde du travail. On peut parler à son propos d’une écriture très documentée, très visuelle (certains se demandent même si elle n’en fait pas parfois un peu trop) : elle s’empare d’un sujet et le décortique, et le retourne et le redécortique… En l’occurence, dans ce texte somme toute assez bref (une centaine de pages au format poche), je n’ai jamais eu la sensation d’être noyé par les mots – peut-être parce qu’en cuisine, après la mise en place, il ne faut pas tarder à envoyer les plats… Le texte est rapide, précis. Exact.

S.R.

Cinéaste-monteur, Stefan Richter accompagne aussi des réalisateurs.trices dans l’élaboration de leurs projets, avant et après tournage. Il propose des ateliers ouverts ou ponctuels et animera le 23 février un atelier Expérimenter l’atelier à Aleph-écriture Paris.

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