Écrire à partir du roman « Une longue impatience » de Gaëlle Josse

Cette semaine, Sylvie Neron-Bancel vous propose d’écrire à partir du roman de Gaëlle Josse, Une longue impatience (Éditions Notabilia, 2017). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi, caractères espaces compris) jusqu’au 19 mars à l’adresse suivante: atelierouvert@inventoire.com.
NB: La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent – caractères 12, en indiquant en haut votre nom. Nous n’acceptons pas de fichier PDF.
 

Extrait

Lorsque tu reviendras Louis, ce sera une telle allégresse ! Nous poursuivrons cette fête par ce plat que je préparais parfois le dimanche, avec tous les poissons que je pouvais réunir. Comme un océan entier reconstitué à table, prêt à être dévoré. C’est une grande entreprise dans la cuisine, mais j’aime tellement ces moments où j’ai l’impression de provoquer le chaos et de lui donner forme, peu à peu, pour l’offrir à tous et guetter les regards, les sourires, quand je sers cette énorme chose à table. Un à un, au marché, je te choisirai les meilleurs poissons, qu’ils soient brillants, souples, juste enlevés à leur élément.

De retour, je fermerai la porte de la cuisine, j’ouvrirai grandes les fenêtres et je m’attaquerai à la tâche. Il y en aura partout, de quoi terrifier un visiteur impromptu, mais je sais ce que je fais. Mes gestes sont sûrs, ma main n’hésite pas. Oh ce n’est pas un talent, juste le fruit de l’habitude, et le goût de nourrir, de rendre heureux de cette façon-là, car je ne sais pas dire les choses…

Pour ce plat, je trouverai sept ou huit poissons différents, il faut faire large. Ensuite, je le ferai presque les yeux fermés. C’est tout un monde bouillant, parfumé, qui va mijoter là. Il reste à écumer, à assaisonner, à surveiller. C’est un moment où je me sens un peu sorcière, penchée sur mon chaudron, mais j’aime ça, j’ai l‘impression de régner dans ma cuisine, de commander au feu, à l’eau, de tout faire à ma seule idée. C’est si rare, vois-tu ?….

Anne, ta mère, qui t’espère si fort

Proposition d’écriture

Ces extraits de lettres font partie de celles qu’Anne adresse à son fils, Louis, qui a fugué, après une altercation de trop avec son beau-père. L’histoire se passe dans les années cinquante, en Bretagne.

Pour combler l’attente de ce fils, qui s’est embarqué sur un cargo, Anne lui écrit de longues lettres où elle lui raconte la fête insensée qu’elle organisera pour lui, lorsqu’il sera de retour.

L’attente durera des années. Si toutes les lettres débutent avec la même anaphore, « Lorsque tu reviendras », chacune raconte en détail le menu qu’elle composera pour lui.

Chacune vient dire l’amour indéfectible de cette mère pour son enfant, dévoiler son quotidien, ses questionnements de mère et d’épouse, affirmer les choix qu’elle a pris dans le passé. Jusqu’à sa dernière lettre pour l’absent, qui ne donne aucune nouvelle, Anne espère qu’il reviendra et qu’il pourra pardonner à Étienne, cet homme qui ne l’avait pas accepté.

Imaginez un repas qu’un personnage va préparer pour quelqu’un qui compte. Essayez de préciser les circonstances de ce repas (amoureux, familial, professionnel).

Donnez à voir, à sentir, à goûter, la préparation de ce repas (entrée plat dessert) pour cet invité(e). Faites-nous sentir l’enjeu de la relation à travers la préparation. Vous pouvez ajouter d’autres ingrédients, comme des souvenirs communs, à ces deux personnages. Le ton peut être drôle, tragique, poétique, vengeur, à vous de choisir !

Lecture

Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle vit en région parisienne. Venue à l’écriture par la poésie, elle publie en 2011 son premier roman, Les heures silencieuses, que j’ai découvert grâce à une participante d’un de mes ateliers.Depuis, j’ai lu tous ses romans avec le même enthousiasme : Nos vies désaccordées (2012), Le dernier gardien d’Ellis Island (2014), récompensé par le prix 2015 de littérature de l’Union européenne, L’ombre de nos nuits (2016), récompensé par le prix 2016 France Bleu / Page des Libraires. Ses livres existent en édition de poche et sont étudiés dans de nombreux lycées. Son dernier ouvrage, Une longue impatience, a été récompensé par le Prix du Public du Salon du livre de Genève 2018.

Ce roman magnifique, et mélancolique, est d’une grande humanité. Comme dans ses autres romans, la plume de Gaëlle Josse est sensible, poétique et d’une grande retenue. Le personnage d’Anne, qui pourrait représenter de nombreuses mères, est bouleversant de sincérité. Fière, secrète, généreuse, elle transmet l’amour, quoiqu’il arrive, cherche à rassembler, espère toujours. Elle continue de choyer ses deux autres enfants tout en parlant à ce fils comme s’il se trouvait là, à côté d’elle.

Les lettres sont simples et charnelles. Elles vont crescendo, explorant la culpabilité maternelle, d’avoir accepté la demande en mariage d’un pharmacien après la mort de son mari et d’avoir changé de milieu. Depuis des années, lui fait dire l’auteur, « je cherche mon lieu à moi, dans cette maison, un coin, un fauteuil, qui serait ma place, mon refuge, mon centre de gravité, et je ne le trouve pas. ». Anne trouvera refuge dans son ancienne maison de pêcheur « Ma maison à moi c’est l’attente » et brodera chaque jour des motifs sur une longue nappe, racontant son existence pour son fils. 

L’attente, le rapport au temps, sont bien le sujet du livre. Chaque jour, la mère attend le bateau qui lui ramènera son fils.

Gaëlle Josse

Gaëlle Josse réussit à nous rendre présent ce fils tant l’écriture sur l’absence et le silence est forte. Le récit au « je » renforce cette intimité avec le lecteur. L’attente qui dévore la mère se répète, oscille entre optimisme et interrogation sur le futur, entre vie très lente et vie intense. Elle écrit, elle brode, elle crée, elle donne sens à ce temps qui lui est donné. Ce n’est pas une attente passive. Cette thématique du temps a fait écho pour moi avec une émission écoutée sur France Culture, L’attente – Vladimir Jankélévitch, le meilleur est à venir ?  Le philosophe plaide pour une attente active et enthousiaste, tournée vers le futur, vers l’espoir, l’impatience et la liberté. Pour ce philosophe, attendre n’est pas attendre que quelque chose nous arrive, mais se disposer à saisir le moment opportun…

Sylvie Neron-Bancel conduit des ateliers ouverts en librairie et les modules de la Formation générale à l’écriture littéraire d’Aleph.

Donec neque. dictum Curabitur suscipit velit, sed Lorem quis libero ut