Écrire une voix : l’enjeu du récit biographique

Comment restituer la voix dans un récit écrit ? Cette question est au cœur du travail de tout biographe. Elle a ouvert la table ronde organisée à Aleph-Écriture en mars dernier, dans le cadre de la Journée d’études La langue et la voix dans la biographie. À cette occasion, Kadija Hammane, Anne Lecourt et Silke Godier, sous l’animation de Michèle Cléach, ont partagé leur expérience et leur manière de travailler la langue et la voix dans leurs récits.

Si la biographie repose sur des paroles effectivement prononcées, encore faut-il les transposer dans une langue juste, capable de faire reconnaître la personne racontée par elle-même autant que par ceux qui liront son histoire. Pour Kadija Amal, la voix d’un narrateur correspond à ce qu’elle appelle une « signature linguistique » : un lexique, un niveau de langue, un accent, une syntaxe et des expressions propres à chacun. Kadija Amal a consacré une biographie à son père qui l’a confrontée à un défi singulier : le récit de son père lui a été livré dans deux langues distinctes, le berbère chleuh pour les souvenirs d’enfance au Maroc et le français pour la vie en France. Le travail d’écriture a donc consisté à traduire et à recomposer cette parole sans en effacer la singularité. Elle a choisi pour cela de teinter le texte français de mots berbères, notamment pour les réalités quotidiennes ou les noms propres. Certaines expressions sont conservées dans leur langue d’origine, parfois accompagnées d’une traduction ou d’une note explicative.

L’enjeu est toujours celui du dosage : conserver l’authenticité de la parole sans perdre le lecteur. Kadija Amal se confronte aussi à la question de la prononciation des mots berbères. Plutôt que d’utiliser la transcription phonétique rigoureuse, elle préfère garder une graphie approximative, suffisamment lisible pour les lecteurs tout en invitant les membres de la famille à transmettre oralement la prononciation.

Pour restituer l’accent de son père en français, elle s’inspire également de procédés littéraires. Certains écrivains ont tenté de reproduire les particularités de langage de leurs personnages, mais elle refuse les procédés trop caricaturaux. Elle préfère suggérer l’accent par touches légères : quelques phrases caractéristiques, des structures simples, certaines tournures familières. Le reste est laissé à l’imagination du lecteur, qui reconstruit intérieurement la voix.

Silke Godier est aussi biographe, originaire d’Allemagne. Longtemps enseignante, elle découvre la biographie lors d’une reconversion professionnelle et compare le travail du biographe à celui du traducteur ou du musicien qui transpose une œuvre dans une autre forme. Il s’agit de transformer une parole orale en texte écrit tout en préservant son émotion et sa singularité.

Cette tâche suppose, selon elle, de mettre temporairement de côté son propre style pour adopter celui du narrateur. Le biographe doit chercher un équilibre délicat : conserver les expressions et les particularités du locuteur, tout en produisant un texte lisible et littérairement cohérent. Elle évoque l’exemple d’une cafetière dans le nord de la France dont le récit mêle français et flamand. Pour rendre cette identité linguistique, elle insère ponctuellement des phrases flamandes dans le texte, offrant ainsi au récit une « couleur musicale » qui correspond à l’histoire du lieu et de la famille.

Le plurilinguisme constitue également un défi personnel pour cette biographe qui écrit en français, bien que ce ne soit pas sa langue maternelle. Les langues se mêlent parfois dans son esprit, produisant des interférences, mais aussi des enrichissements. Elle évoque avec humour les pièges des expressions idiomatiques ou des faux amis, tout en soulignant que cette distance linguistique peut aussi devenir un atout : elle permet parfois de porter un regard plus extérieur sur les récits recueillis.

Enfin, Anne Lecourt, traductrice de formation, raconte comment elle est venue à la biographie après avoir quitté elle aussi son métier bouleversé par l’automatisation des outils de traduction. Cette rupture professionnelle la conduite à se tourner vers son environnement et à recueillir les récits de femmes de la campagne bretonne. Beaucoup affirmaient n’avoir « rien à raconter », alors même que leurs vies portaient une mémoire précieuse d’un monde en train de disparaître.

Dans ses livres, Anne Lecourt adopte souvent la troisième personne. Ce choix lui permet de mêler deux niveaux de narration : le « je », qui restitue la parole intime de la personne, et le « elle », qui introduit un regard narratif plus distancié. Ce dispositif crée un espace où la voix originale peut être entendue tout en étant accompagnée par une écriture littéraire.

Pour elle, tout réside dans l’écoute. Elle consacre un temps long à laisser émerger la parole, en posant peu de questions et en enregistrant les entretiens. Le travail d’écriture consiste ensuite à prélever des fragments de cette parole vivante, en respectant ses hésitations, ses rythmes et ses images. Elle refuse d’interpréter ou de corriger excessivement ces paroles, convaincue que la vérité d’une personne se loge précisément dans ses mots.

Son processus inclut également un travail de relecture avec les narratrices elles-mêmes. Cette collaboration transforme parfois leur regard sur leur propre vie : en voyant leur histoire écrite, certaines découvrent la valeur de leur parcours et se réapproprient leur récit. Pour Anne Lecourt, la biographie devient alors non seulement un travail d’écriture, mais aussi un geste de transmission et de réparation.

À travers ces trois expériences, la table ronde met en lumière une conviction commune : écrire une biographie consiste à raconter une vie et surtout, à faire entendre une voix. C’est dans la langue, dans ses inflexions et dans ses silences, que se révèle la singularité d’une existence.

Laëtitia Moreni