« Fille » de Camille Laurens, par Pierre Ahnne

Pierre Ahnne nous parle du dernier livre de Camille Laurens (à retrouver également sur son blog). Écrivain, il réalise régulièrement des retours sur les manuscrits qui lui sont confiés par Aleph-Écriture dans le cadre des lectures-diagnostics.

« Fille » de Camille Laurens (Gallimard)

La première réussite, c’est le titre. Non seulement par sa simplicité efficace et sa limpidité trompeuse, mais parce qu’il annonce tout d’un livre dont il ne dévoile pourtant rien.

Oui, bien sûr, c’est l’histoire d’une fille, puis d’une femme, et de la « perte de chance » initiale à surmonter que cela représente dans une société faite par et pour les hommes. Cette fille s’appelle Laurence, comme Camille, mais n’a pas le même nom de famille. Elle est née à Rouen, contrairement à l’auteure, qui y a cependant enseigné. Son père, médecin et protestant, aurait rêvé d’avoir un fils. Pour lui, « C’est une fille » sonnera, à trois reprises, comme « Ce n’est pas un garçon ». En partant de sa naissance, on suit Laurence au long d’un parcours par étapes, réparties sur trois chapitres de longueurs inégales. Le plus long et le plus brillant est consacré à son enfance. Premier moment fort : la mort, à quelques jours, d’une petite sœur, et la culpabilité qu’elle déclenche (« Elle t’a fait tomber des bras maternels ? À mort ! »). Culpabilité que viendra ranimer, quelques années plus tard, le quasi-viol subi de la part d’un oncle. Angoisses, efforts pour être « impénétrable », mais aussi découverte du fantasme et de la jouissance : « Elle a découvert un truc extraordinaire, un genre de grotte d’Ali Baba, une lampe d’Aladin qu’il suffit de frotter ».

Le corps, le héros

Jusqu’à ce qu’au seuil de l’adolescence le désir fasse son apparition, ce « manque [qui] la rend vivante, tandis que la nuit la fait morte ». Encore quelques années, et un avortement, dans les conditions de l’époque et grâce au MLAC, vient clore cette première partie. La seconde raconte, bien des années plus tard, la mort à la naissance du fils de Laurence, Tristan, provoquée indirectement par un complot de pères. Encore plus tard naîtra Alice, qui mettra fin à l’histoire en réconciliant sa mère avec le destin.

On le voit, ce récit d’initiation est d’abord une odyssée physique, où le corps est le héros le plus apparent. L’angoisse et la violence y sont contrebalancées par l’humour, souvent grinçant, toujours présent. Ainsi de la désopilante leçon de choses donnée par le père soucieux d’initier Laurence et sa sœur, Claude, aux mystères de la vie : « Le cohit consiste en la pénétration du pénis du garçon, appelé aussi verge (zizi, bite, zob, traduit Claude qui a déjà reçu pas mal de lettres [de garçons], vit, dard, membre, traduit Lolo qui a déjà lu pas mal de Sade) dans le trou de la fille, appelé vagin (chatte, moule, temple de Vénus, autel de la nature)… » Et, bien sûr, cette odyssée physique est aussi une saga historique, où cinq générations de femmes défilent, de l’arrière-grand-mère de l’héroïne jusqu’à sa fille, des années 1960 à nos jours.

L’aventure d’un mot

Cependant il y a, en plus du brio et de la justesse, autre chose, qui fait de Fille plus qu’un témoignage ou un livre à sujet dans l’air du temps : une véritable œuvre littéraire. C’est-à-dire une œuvre de langage, et dont le langage est le personnage essentiel. Ce n’est pas le cas ici seulement au niveau de l’énonciation, où le jeu admirablement réglé des changements de pronoms personnels articule le passage d’une étape à l’autre, le je relayant le tu quand la jeune enfant commence à parler, puis disparaissant derrière le elle quand le sujet Laurence est barré par le viol, avant de renaître quand le désir lui rend sa place. Les expressions toutes faites et les mots de la chose jouent aussi un grand rôle (« J’attends mes machins, t’a tes ragnagnas, elle a reçu sa lettre mensuelle, nous avons nos histoires, vous avez vos périodes, elles ont leurs mickeys, leurs coquelicots, leurs ours, les Anglais ont débarqué, je reçois mes parents de Montrouge, le Cardinal est arrivé, l’Armée rouge est en ville, le ketchup est servi… »).

Mais, plus encore qu’un récit où les mots tiennent leur place, le livre tout entier est l’aventure d’un mot. Ce mot de fille, que le titre énonce, génère, en se déclinant, les moments de la vie de Laurence, comme l’annonce une de ses premières découvertes linguistiques : « Tu es une fille, c’est entendu. Mais tu es aussi la fille de ton père. Et la fille de ta mère (…). La fille ne sort jamais de la famille ». De ses « souvenirs de fille », on passera à sa vie de (jeune) fille, puis de femme (mais « le phénomène se répète avec le temps : quand tu grandis, tu deviens « une femme » et, le cas échéant, « la femme de » »). Jusqu’à ce qu’elle soit enfin mère d’une fille à son tour, et que celle-ci, devenue jeune fille, choisisse comme objet d’amour une autre fille…

Bien sûr, on est dans l’autofiction, et cette histoire, c’est l’histoire intime d’une écrivaine, qui, découvrant Racine et Corneille, comprend que « l’amour, c’est quand on veut mourir » mais qu’au théâtre « quelque chose empêche qu’on le fasse (…) : c’est la rime ». Pourtant c’est aussi l’histoire intime de toutes les femmes — et des hommes en plus. Tant il est vrai que c’est le langage qui découpe le réel et balise les corps, les occultant et les révélant à la fois. Camille Laurens le sait bien, c’est ce qui lui permet de s’avancer sans crainte ni rupture d’intensité sur les terrains les plus glissants (la maternité, la petite enfance, les rapports mère-fille…). Et d’y faire naître, comme en plus, par la grâce de l’écriture, une vraie émotion. Bravo l’artiste.

P. A.

Pierre Ahnne est né à Strasbourg. Il a enseigné dans l’est de la France et au Lycée français de Moscou. Depuis 1984 il vit à Paris et a travaillé dans un lycée de proche banlieue.

Il a publié plusieurs romans : Comment briser le cœur de sa mère (Fayard, 1997), Je suis un méchant homme (Stock, 1999), Libérez-moi du paradis (Le Serpent à plumes, 2002),  Couple avec pistolet dans un paysage d’hiver (Denoël, 2005), Dernier Amour avant liquidation (Denoël, 2009), J’ai des blancs (Les Impressions nouvelles, 2015).

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