« Il sera là, debout », un roman d’Isabelle Minière

miniereEntretien réalisé par Danièle Pétrès

Isabelle Minière écrit des romans et des nouvelles. Auteure prolifique toute en retenue et sensibilité, elle est publiée depuis 2001. Je l’ai rencontrée dans un festival dédié au récit bref « Place aux nouvelles » à Lauzerte. Elle a été fidèle à cette étape du Chemin de Compostelle quatre années de suite, et y sera à nouveau en septembre pour présenter son dernier roman : « Je suis très sensible » (à paraître aux Editions Serge Safran). Je suis allée l’interroger à Paris sur son très beau roman « Il sera là, debout », paru en 2012.

D’une langue simple, économique et sans pathos, Isabelle Minière trace dans ce livre le portrait au cordeau du rapport d’une petite fille avec son père malade.

« Il sera là, debout », résonne au fil des pages comme une prière, celle d’une enfant qui veut croire que son père remarchera un jour.

C’est un livre assez bouleversant, au ton équilibré, sans aspérité, qui raconte de manière simple et intime comment la menace de la mort s’installe dans le quotidien d’une famille et s’insinue entre l’enfant et le père. Les contournements, les stratégies pour ne pas penser aux accidents possibles, la responsabilité de la garde du père s’infiltrent de manière progressive dans l’esprit de la petite fille prise entre la culpabilité (celle de penser à autre chose), la compassion et tout simplement l’amour. Les étapes de cette maladie y sont traduites sans que celle-ci soit jamais nommée car ce sont ses mécanismes et ses conséquences qui sont en jeu.

La maladie pourrait être le personnage principal de ce livre, avec pour symbole et pour véhicule narratif et coquille : la maison. Mais  c’est avant tout le portrait d’une enfant aux prises avec le monde des adultes, celui qui sonne la fin de l’innocence.

 1 – Sur le livre

Dans ce livre, tu te mets dans la peau d’une enfant pour décrire la lente progression de la maladie d’un père. Progressivement, la maison devient un domaine magique et mystérieux. Y a-t-il un rapport organique entre les lieux et les histoires ? Ou est-ce autre chose ?

En fait, ça se passe quelque part et le lieu est imbriqué avec l’histoire, ça va ensemble, même si je n’y ai pas pensé comme ça en écrivant, ça s’est imposé. Le lieu est important pour toutes les sensations qui y sont liées – les sons, la luminosité, les objets, les odeurs… Ce sont les sensations de la petite qui m’ont guidée, ses émotions… et une plongée dans ma propre enfance. J’ai fait l’expérience, assez étourdissante, de la mémoire du corps : tout ce dont je me souvenais sans savoir que c’était là, disponible. Les sensations sont revenues, j’ai senti les odeurs, perçu les sons, etc. Très troublant.

L’homogénéité du livre et la constance du ton et du style, donnent l’idée que ce livre a comme été écrit d’une traite. Est-ce le cas ?

Oui, c’est juste. Je portais ce livre en moi depuis longtemps et l’ai écrit en peu de temps, il était là, ne demandait qu’à s’écrire. Ce fut intense !

La scène de la chaise dans le couloir, lorsque le père demande à sa petite fille de le pousser dans le couloir, et que la chaise tombe, avec le père dessus, qu’il ne peut pas se relever seul est comme le point focal du livre. C’est d’une absolue clarté et j’ai été saisie par la justesse de tout ça et là, de manière dont tu as su faire durer ce moment. Quand cette scène est-elle apparue dans ton récit ? L’a-t-elle structuré ou pré-existait-elle ?

Je n’ai pas eu besoin de structurer les choses, juste de les adoucir un peu. J’ai vécu cette scène. Elle m’est revenue d’un seul coup, en cours d’écriture, avec le son de la chaise. J’avais oublié, ça m’est tombé dessus, alors je l’ai écrite. La surprise, c’est que c’était là, intact. Cette mémoire inconsciente m’a impressionnée, tout ce qu’on sait sans savoir qu’on le sait ! Et c’est bien le corps qui savait. C’est une expérience très physique, cette écriture-là. Je ne te raconte pas comme j’ai fini en larmes – mais j’ai consolé la petite fille, elle en avait besoin !

2 – Sur les romans et nouvelles

Tu as écrit beaucoup de nouvelles, est-ce que pour ce livre on pourrait parler d’une longue nouvelle, d’un récit ou d’un roman ?

 C’est un roman et c’est aussi en partie un récit ; chaque chapitre est écrit comme une nouvelle, mais au sein d’un ensemble ; donc il y a de tout ça à la fois !

L’aspect récit tient au fait que je me suis beaucoup inspirée de choses vécues… en les transformant ça et là, en les « sublimant » si j’ose dire, et en inventant aussi.

Quelle distinction fais-tu entre les trois formats ?

 Le roman est plus long ! L’important, c’est l’écriture.

Quelle est ta distance privilégiée, celle dans laquelle tu te sens le plus à l’aise ?

Tout dépend de ma disponibilité, non seulement le temps libre pour écrire mais aussi la disponibilité d’esprit. Ça dépend aussi de mon inspiration, de ce que j’ai à écrire : souvent c’est le texte lui-même qui choisit sa forme, ça fonctionne avec du court, du très court ou du plus long, ou du moyen-long, etc. J’aime bien penser que je ne choisis pas ce que j’écris, que je choisis seulement de le garder ou pas. Et c’est pareil pour la forme. Je me sens à l’aise avec le court, le moyen-long, même mes romans sont brefs – 150 à 200 pages… de grandes nouvelles, peut-être ?

J’ai écrit plusieurs textes d’une cinquantaine de pages, difficiles à publier car hors format, comme Ce que le temps a fait de nous, aux éditions du Chemin de fer. J’aime cette forme-là, intermédiaire entre le roman et la nouvelle courte.

Tu viens de sortir un livre jeunesse « Chouette divorce ». Comment vas-tu de l’un à l’autre ? En quoi est-ce différent dans le processus d’écriture ou la narration ?

Je saisis l’inspiration comme elle vient, si ça tombe sur un livre jeunesse, alors ce sera un jeunesse. C’est le personnage qui me guide. Il m’est arrivé d’écrire en même temps un roman jeunesse et un roman adulte, c’était bizarre et plaisant en même temps… mais j’avais l’impression que mes personnages se disputaient mon attention, et ça me rendait un peu confuse ! J’apporte le même soin d’écriture aux livres jeunesse, veille à ce qu’il y ait à la fois « du fond » et de la légèreté, de l’humour.

3 – Sur le parcours d’écrivain

Le fait d’être publiée a-t-il changé quelque chose dans ta vie ?

Le sentiment (peut-être illusoire ?) de pouvoir être reconnue comme écrivain ; une sorte de rêve qui se réalise… Le soulagement de pouvoir être lue et comprise. Je pense à la chanson de Goldman, « J’irai au bout de mes rêves ».

Cela donne confiance… malgré les moments de découragement qui font partie du job.

J’ai gardé conscience que publier ne signifie pas forcément que ce qu’on écrit tient la route ; tout comme vendre beaucoup de livres ou très peu n’est pas un critère pour juger de la valeur d’un texte. Pardonne-moi cette banalité !

Fais-tu, comme Carlos Liscano (« L’écrivain et l’autre ») une différence entre le personnage de l’écrivain et l’autre (celui qui doit gagner sa vie indépendamment de ses livres) ?

Il y a de ça ! Mais les deux sont en affinité. Je pense aux mots de Proust, quand il parle du « moi de l’écrivain », qui ne se révèle que dans l’écrit et passe inaperçu le reste du temps. Il m’arrive de me sentir exister beaucoup plus fort quand j’écris, comme si une partie de moi ne pouvait s’exprimer que dans l’écrit (même si j’écris un personnage éloigné de moi). Celle qui écrit n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre.

Quel livre aimes tu particulièrement de toi, qui tient une place à part et que tu recommanderais pour découvrir ton univers ?

A part « Il sera là, debout », qui a vraiment une place particulière, je pense que c’est le prochain, à paraître chez Serge Safran, « Je suis très sensible ». Je tiens beaucoup à ce livre, son personnage m’a bouleversée, j’y pense souvent. Si je n’avais dû publier que deux livres, je voudrais que ce soit ces deux-là. Non, ces trois-là, en ajoutant celui que je viens de terminer !

Travailles-tu sur un roman actuellement ? En parles-tu volontiers ou es-tu comme beaucoup d’auteurs peu désireuse d’en dévoiler les prémisses ? – et penses-tu que la littérature a à voir avec le secret ?

C’est plutôt une histoire de superstition ! C’est un roman qui me tient à cœur, je veux qu’il existe et j’ai peur de lui porter la poisse en parlant trop tôt.

La partie secrète, dans l’écriture, c’est ce qui se passe intérieurement quand on écrit ou  quand on a un texte dans la tête. Ce qui se passe dans la tête, dans le cœur, dans le corps, les émotions, les sensations… C’est très intime.

Pour aller plus loin : Isabelle Minière sur le processus de création

http://www.dailymotion.com/video/xcd4kj_quel-est-mon-processus-d-ecriture_news?start=4

Biographie

Née au Mali, Isabelle Minière est psychologue et hypnothérapeute. Mère de trois filles et elle vit aujourd’hui à Paris. Elle lit parce qu’une seule vie ne lui suffit pas, et elle écrit à peu près pour la même raison…

Bibliographie

1999 : Prix de la nouvelle de Saint-Quentin (pour un recueil de nouvelles)
2000 : Bourse littéraire Cino del Duca, pour un roman, Le Soupirant

2001 : Le soupirant – JC Lattès
2002 : Méthode infaillible contre l’adversité – JC Lattès
2004 : Vous quitter m’a coûté… – Le verger éditeur
2004 : Cette nuit-là – Le Dilettante
2005 : Un couple ordinaire – Le Dilettante
2007 : La première marche – Le Dilettante
2008 : Maison buissonnière – Delphine Montalant
2011 : Mon amoureux et moi – D’un noir si bleu
2011 : Ce que le temps a fait de nous – Le Chemin de fer
2012 : La Sorcière en colère, album jeunesse – éditions du Jasmin (illustré par Silvimoro).
2012 : Il sera là, debout, roman – D’Un Noir Si Bleu

2013 : Je rêve que Marguerite Duras vient me voir, roman – Le Jasmin

2013 : Mes formules magiques, roman jeunesse – Le Jasmin

2013 : La règle d’or, roman jeunesse – Le jasmin

2014 : Chouette divorce ! roman jeunesse – Le Rouergue

2014 : Je suis très sensible, roman, à paraître fin août aux éditions Serge Safran


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