Imaginer, Photographier, écrire un paysage

Le Jeu de Paume à Paris présente une importante rétrospective du photographe italien Luigi Ghirri intitulée “Cartes et territoires”. Jusqu’au 2 juin.

Luigi Ghirri avouait que ses voyages ne l’avaient jamais mené très loin mais qu’il avait toujours été attiré par les cartes, particulièrement les atlas et qu’enfant, l’exemplaire qui se trouvait chez ses parents était à l’origine de sa fascination pour le médium.

“Je n’ai pas cherché à faire des photographies, mais des cartes, des mappemondes qui soient aussi des photographies”

Luigi Ghirri

Arpentant les rues de Modène où il réside au début des années 70, il est sensible aux signes de la transformation urbaine parce que dit-il “le seul voyage aujourd’hui possible se situe dans les signes”, photos de fragments d’affiches publicitaires, papiers par terre, enseignes, tout ce qu’on peut trouver dans une ville en s’y promenant, attentif.

Salzburg 1977 – Luigi Ghirri
Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery. © Succession Luigi Ghirri

L’environnement qu’il photographie est celui qu’il connaît le mieux, autour de chez lui, plages, parcs, devantures de magasins, une atmosphère un peu surannée en émane, accentuée par les couleurs qui ont le charme du rendu du Kodachrome typique des années 70.

Parmi les différentes séries du photographe celle intitulée “Atlante” où il photographie en macro des pages d’atlas, des détails qu’il repère sur des cartes géographiques : là trois petits palmiers, ailleurs le mot désert ou le mot océan ou encore des sapins disséminés sur ce que l’on suppose être une pente montagneuse. Ou encore de minuscules points blancs sur fond bleu, constellation d’une carte du ciel. Comme d’avoir pris une loupe et vu ainsi, par ce recadrage, un territoire sous un autre angle; par cette opération, produisant un effet curieux et inattendu, nous rentrons dans un imaginaire touchant et on ne regarde plus une carte de la même façon.

La carte reflète l’objectivité apparente du plan, mais l’expérience du territoire est subjective. Chaque époque a dessiné le monde selon la représentation qu’elle s’en faisait et des connaissances qu’elle possédait. La cartographie est une vision du monde qui en dit long sur la façon dont ceux qui le dessinent l’appréhendent. Le regard d’entomologiste de Luigi Ghirri sur ces cartes “objectives” nous ouvre la possibilité d’imaginer tout le reste.

© Raphaël Chipault

Avant d’être photographe, Luigi Ghirri a été géomètre, formé à appréhender justement les distances et les proportions d’un territoire. Il a écrit aussi : “The Complete Essays 1973-1991”, aux éditions Mack. Il explique dans ce livre, à propos des atlas, que le voyage sur une carte, si cher aux écrivains, est un geste naturel depuis l’enfance; nous aimons nous situer, reconnaître l’endroit où nous sommes entre villages, océan, montagnes, et puisque les trajets ont déjà été décrits, les itinéraires tracés, son intention en photographiant ces pages d’atlas en très gros plan était d’effacer l’idée de voyage. Ainsi, ces mondes si codifiés ouvraient sur une infinité d’interprétations.

Luigi Ghirri, comme les écrivains qualifiés de “voyageurs-casaniers” qui ont par leur écriture rendu compte de l’esprit d’un lieu sans forcément s’y être déplacé, nous emmène dans ses voyages immobiles, nous transmettant une idée de voyage que notre imaginaire peut s’approprier.

Françoise Khoury

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