Isabelle Casas, Nicole Suzuki, Patricia Pacqueteau

Sur une proposition d’écriture d’Arlette Mondon-Neycensas à partir du roman d’Eric Reinhardt « Sarah, Suzanne et l’écrivain » (Gallimard, 2023). Textes « Le temps de la nuit » , « Le Cid », « Chère Florence ».
Isabelle Casas

Le temps de la nuit

À René Barjavel (1911-1985)

Fait à Paris

Cher René,

Il y a des lettres que l’on écrit avec la même intensité qu’un roman. De celles dont l’encre émousse les doigts. Nous nous sommes quittés il y a longtemps, au moment où les choses ne se transforment plus. J’ai passé de longs mois au chevet de tes mots. Et puis un matin, tu m’as laissé dans une chambre d’hôtel. Et d’autres personnages ont pris mon relai, pour le meilleur et pour le pire.

Il y a des décisions que l’on prend et d’autres qui nous prennent à la place. Il y a des questions que l’on ne pourra plus jamais poser et quon doit se résoudre à laisser gémir en nous.

Et au milieu de tout ça, il m’arrive encore d’espérer ton retour, autant que le mien, tout en ayant peur de ne pas nous reconnaitre. Tu es l’être absent de mon existence et qui pourtant l’habite encore. Et j’ai parfois l’impression que la vie se mesure à ce que nous ne serons plus.

Mais ce roman c’est ton œuvre, ce n’est pas la mienne.

Tu m’as donné autant que tu m’as repris. De mes faiblesses à mes peines, tu m’as laissé à la lisière d’un amour qui ne m’appartient pas. Je suis l’être qui aurait dû être ailleurs.

Alors à mon tour, je l’ai quittée, cette chambre. Je me suis accroché à être tout ce que je n’ai pas été dans ton regard. Je ne pouvais plus me déguiser de tes mots. Et j’ai œuvré dans les giboulées de l’existence.

Et puis un jour, la vie se répand par la fenêtre.

Le monde semble se mouvoir à l’intérieur de lui-même.

Dans le jardin, mes enfants jouent à des jeux qui deviendront un jour réalité.

Il y a si peu et tout à la fois.

Simon


Nicole Suzuki

Le Cid

Cher monsieur Corneille,

Vingt jours ont passé avant que je me décide

À vous écrire. Je me présente : je suis le Cid.

Votre pièce est très belle. J’en suis le grand héros.

Pourtant, des qualités, vous m’en donnez bien trop

J’aurais préféré être un homme plus ordinaire

Et puis ne pas avoir autant de choses à faire.

Un grand amour, peut-être, ou même une passion

Mais pas un tel destin, comme dans votre version.

Puis-je vous suggérer de récrire votre pièce ?

J’aimerais de Don Diègue, non la fille, mais la nièce.

Étant un pacifiste, pour éviter son ire

J’enlèverais mon amour au loin, sans coup férir.

J’enseignerais les armes, car je suis un bretteur

Pas de sang versé, pas de gestes vengeurs

Nous serions un exemple de fidèles époux

Mais pas de tragédie, pas de pièce, direz-vous.

Moi, je n’étais pas fait pour être un tel modèle

Vous m’avez trop grandi, vous m’avez mis des ailes

Plutôt que de mourir, j’aurais vécu longtemps

Bien des lustres, jusqu’à soixante-dix-sept ans.

J’ai été un héros, pourtant, je le regrette

Mon amante non plus ne se sentait pas prête.

C’est ce que je reproche à la littérature

Toujours des personnages de très grande envergure

En fait, au quotidien, on voit peu de ces noms

Plutôt des vies simples, obscures, de pauvres tâcherons.

Sans aller jusque-là, vous auriez pu décrire

Un couple d’amoureux, une histoire d’élixir

Des parents opposés aux vœux de leurs enfants

Une vie de détresse, un milieu étouffant.

Monsieur Corneille, veuillez pardonner mon audace

Vous auriez dû au moins écrire dans la préface

Que pour cette œuvre vous ne m’avez pas consulté.

Enfin, pour terminer, je vous prie d’agréer

Mes profonds respects, mes sentiments distingués.

Rodrigue


Patricia Pacqueteau

Chère Florence,

J’aurai pu dire chère écrivaine ou chère aventurière, mais tu es ma fille, alors chère Florence me semble le plus approprié.

Pour d’autres, tu es la petite fiancée de l’atlantique, mais pour moi, tu es celle que j’ai mise au monde, et toi tu me mets en lumière dans ton livre.

Tu as raison, je n’ai pas toujours approuvé tes choix, de vie ou de carrière. J’ai souvent eu peur pour toi. J’ai souvent eu mal également, en lisant la presse ou en écoutant les journalistes parler de toi. Tu as été autant adulée que critiquée.

Tu es une femme, tu es la liberté incarnée. Tu as dû batailler et je dois te l’avouer, je t’admire.

Alors quelle surprise pour moi que ce livre existe. Tu parles de moi comme ta sauveuse. Tu écris que je suis celle qui t’a répondu au téléphone en pleine nuit alors que tu venais de chavirer et que ton bateau était déjà parti voguer seul vers d’autres horizons.

Tu me sais discrète et à cet instant précis tu me fais sortir de l’ombre. Bien évidemment je te suis reconnaissante. Mais juste te savoir en vie me remplit de fierté.

Tu me fais tout d’un coup une place immense. Je découvre l’importance que j’ai dans ta vie, et tu le dis à tout le monde ! Je me sens presque mal à l’aise de tout ce mérite dont tu m’honores. Tu sais, je t’aurais aimé tout autant si tu n’avais pas parlé de moi. Je ne suis pas la femme la plus démonstrative, et tu me places au centre de ton histoire, de ta vie, et de ta survie.

Tu évoques plein de jolis moments et d’autres plus éprouvants, que nous avons vécus, affrontés, ensemble.

Aujourd’hui, j’ai simplement envie de te dire merci. Merci pour le livre dans lequel tu parles de moi. Merci d’avoir écrit ce que je représente pour toi. Tu n’es pas plus démonstrative que moi et pourtant je ressens tout dans ce livre. Comme une fierté réciproque. Merci… ma petite fille. Notre histoire commune est désormais indélébile.