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Photographie: Françoise Khoury

Notre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes. Une sélection sera publiée quinze jours plus tard dans les pages de L’Inventoire. Envoyez vos textes à atelierouvert@inventoire.com

Cette semaine, Françoise Khoury propose une consigne d’écriture à partir du livre d’Arnaud Claass « Le réel de la photographie » (Filigranes, 2012).

1. L’extrait

« Plus une image se veut le fruit d’une circulation symbolique intégralement régulée, plus elle court le risque de s’effondrer sous ses propres contradictions. La tentative de l’auteur de légiférer sur tous ses effets de sens, comme s’il était possible de faire exister une photographie à la manière d’une réserve d’objets dont la disposition mutuelle, les contiguïtés et les connotations gèleraient une fois pour toutes les « significations », se révèle illusoire. Les photographies, quelles qu’elles soient, ne peuvent pas davantage geler leur sens qu’elles ne peuvent geler le temps. Leur rapport au sens, lui aussi, est explosif. De même qu’elles libèrent, à partir d’un moment réel, des particules de temps inassignables, elles laissent s’échapper des nuées sémiologiques. C’est bien l’une des raisons pour lesquelles les œuvres à programme lourd doivent s’accompagner d’auto-commentaires si massifs. »

2. Ma suggestion

En reprenant la notion de « punctum » (ce détail dans une photographie, cette piqûre qui nous point, nous touche, nous blesse) élaborée par Roland Barthes dans La chambre claire. Note sur la photographie, parue en 1980,  Arnaud Claass mène dans Le réel de la photographie (Filigranes, 2012) une réflexion sur l’intentionnalité dans l’acte photographique. Devant toute photographie, même la plus préméditée et contrôlée par le photographe, la subjectivité du spectateur s’empare d’un détail, l’emportant vers des significations, rêveries ou impressions éloignées du sens que le photographe a si méticuleusement distribué. Non seulement le spectateur, mais le photographe même, avec son œil averti, ne voit pas aussi globalement que l’appareil photo qui enregistre. Cet enjeu du punctum est central car au cœur du rapport entre contrôlable et incontrôlable, c’est-à-dire entre la photo instantanée et la photo performée. « L’objectivité » de toute photographie n’est pas une garantie quant aux réactions possibles du spectateur. Le punctum est inévitable. Il est la liberté du spectateur et ce qui échappe au photographe.

Observez longuement une photographie faite par vous, prise de préférence dans un temps éloigné. Examinez-la à la loupe s’il le faut, tous les détails, ce qui se détache et qui n’a pas été remarqué au premier regard. Attachez-vous à ce détail, qui n’avait pas été repéré à l’époque. Que vous rappelle-t-il, quelle scène, temps, personne, objet, qui ne se trouve pas représenté dans l’image ? Et si vous écriviez cette échappée, comme si vous sortiez de la photographie qui est sous vos yeux ? Envoyez-nous le résultat (texte et photo).

3. Lecture

Arnaud Claass a d’abord effectué des reportages, puis s’est consacré à son œuvre personnelle, exposée dans différents musées, dès le milieu des années 70. Co-fondateur et rédacteur des Cahiers de la photographie dans les années 80, il enseigne depuis à l’Ecole nationale de la photographie d’Arles. Écrivain, il a fait paraître ses textes aux Éditions Yellow Now et Filigranes. L’originalité de ses livres tient à ce côté  hétéroclite, lié au mélange de ses photographies, de critiques sur l’art visuel, de commentaires sur son expérience d’enseignant et de fragments d’impressions, sensations et méditations disséminées. Sa démarche d’auteur ressemble à celle d’un promeneur, observateur pertinent du monde qui l’entoure, questionnant sans cesse son propre regard.

Nous rappelant que le mot scepticisme provient du grec et signifie observer, il avance que la nature du médium est liée au scepticisme, tant du côté du photographe qui tente de se soustraire à sa subjectivité que du côté du spectateur et de sa liberté d’interprétation. D’où la question de l’intentionnalité dans toute prise de vue. Arnaud Claass semble sceptique quant à la photographie performative qui, en voulant se démarquer de la photo instantanée, se situant ainsi dans une posture de contrôle total, n’échappe pas pour autant au punctum. Prenant pour exemple des photographes extrêmement méthodiques dans leur démarche, comme Edward Weston au début du XXème siècle ou, plus proche de nous, Jeff Wall, il décortique deux de leurs photographies et démontre que, malgré leur volonté de « clôturer » leurs images, quelque chose persiste à leur échapper. Dans son livre découpé en courts chapitres comme en autant de méditations, on retrouve à plusieurs reprises cette question de l’intentionnalité du photographe, préoccupation exprimée dans certains de ses autres livres. L’intentionnalité est toujours là, mais à des degrés divers, extrêmement rapide dans l’instantané et très construite dans la photo composée et mise en scène -et c’est bien dans cette dernière que le punctum surgit avec d’autant plus d’intensité que le photographe croyait l’évacuer.

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