Le chemin d’écriture d’Anne Berest : de la biographie au roman

Le 15 novembre 2025, nous avons invité la romancière Anne Berest à la Maison de la Poésie pour évoquer son parcours d’écriture, en dialogue avec Michèle Cléach, formatrice à Aleph et spécialiste des récits de vie et des ateliers d’écriture. De cette rencontre, nous avons retenu cinq piliers majeurs de sa démarche d’écrivaine.

Avant même d’écrire, Anne Berest avait le désir d’écrire. Un désir souterrain, presque originel. En remontant le fil de son histoire, elle découvre que ce besoin s’inscrit dans sa lignée : une vocation avortée de génération en génération, une impulsion transmise mais jamais accomplie. Écrire devient alors « un geste de loyauté vertueuse envers son arbre généalogique » : accomplir ce que d’autres n’ont pas pu. Mais désirer écrire ne suffit pas. La réalité matérielle, elle, impose ses règles. Pour vivre, Anne Berest devient biographe. Et sans le savoir, elle entre ainsi dans la plus solide des écoles d’écriture.

Devenir biographe : la meilleure école d’écriture

Être biographe n’est pas un métier secondaire pour Anne Berest. C’est la discipline fondatrice de toute sa pratique. Observer, écouter, documenter : voilà la méthode de travail d’Anne Berest, sa grammaire d’écrivaine. Elle développe un rapport incarné à l’écriture, presque physique : « J’ai un rapport à l’écriture comparable à l’Actor’s Studio. Je vis ce que j’écris », affirme-t-elle. Cette immersion totale ouvre la voie à la fiction, et notamment à un projet décisif : celui consacré à Françoise Sagan, véritable bascule dans son parcours.

La transmission : au cœur du métier de biographe et de l’écrivaine

Au cœur de l’écriture d’Anne Berest, il y a la transmission. La romancière replace l’individu dans la grande Histoire. « Les gens racontent leurs vies comme ils les ont vécues, pas comme des historiens ». Elle, elle tisse les liens invisibles entre les événements intimes et le contexte social, politique, culturel. Elle passe des heures sur les archives, même les plus sèches, pour les faire parler. Elle scrute les photos pour ouvrir des portes de mémoire. Faire parler les documents, c’est écrire la vie derrière les traces.

Dans sa pratique, le carnet occupe une place essentielle. Contrairement à l’ordinateur, qui impose une continuité, le carnet permet l’errance. On tourne les pages, on note tout et n’importe quoi. Quelque chose s’imprime dans la mémoire. Le désordre devient fertile.

Mais raconter la vie d’un autre exige un pacte. Pour Anne Berest, l’éthique prime : ne jamais trahir la personne, ne jamais mentir, avancer « main dans la main » avec elle. La vérité n’est pas un principe abstrait : elle est ce qui permet de ne pas se faire « prendre la main dans le sac ». Ce pacte, elle le portera ensuite dans son propre travail d’écrivaine.

Trouver son style : le pays intérieur d’Anne Berest

Devenir écrivain suppose d’apprendre et exige aussi de trouver son style. Et c’est là qu’Anne Berest s’écarte du romantisme allemand et de l’image de l’artiste-démurge touché par la grâce. Le style ne lui est pas tombé dessus : elle l’a rencontré. Anne Berest tâtonne, puis progressivement, elle s’approche de son style. Elle le trouve véritablement avec Gabriële, écrit avec sa sœur Claire. Ce livre lui permet de revisiter une légende familiale, celle de la « méchante Gabriële», figure maternelle redoutée mais femme fascinante. Le style, pour Anne Berest, est un pays intérieur que l’on finit par reconnaître comme sien.

Écrire à quatre mains, avec sa sœur, implique d’apprivoiser un autre territoire : celui de l’ego. Entre la certitude d’avoir raison et la peur d’être nul, il faut apprendre la confiance. Accepter que l’autre ajuste, nuance, déplace. Trouver une voix commune, sans s’effacer.

Écrire sur sa famille : apaiser plutôt qu’exposer

Écrire sur sa famille demande un travail d’équilibriste. Anne Berest rappelle une évidence trop souvent oubliée : chacun a une enfance différente. « Je ne suis pas la même mère pour mes deux filles », dit-elle. « Mes sœurs n’ont pas eu le même père que moi. » Parfois, l’écriture fait remonter des peurs légitimes : Que va faire ce livre à ma famille ? À ma vie ? Va-t-il tout détruire ? Mais de son côté, Anne Berest écrit des livres réparateurs, elle ne dénonce pas des traumas. Et pour que la littérature n’explose pas le réel, elle établit un pacte : les proches relisent et peuvent couper ce qu’ils veulent, sans discussion. Ses livres ne sont pas des dénonciations, mais des tentatives de réparation. Elle transforme les siens en personnages héroïques. Parce que, chez elle, la vie réelle prime sur la littérature.

Ce qui la guide, dans toutes ses écritures, ce sont les moments de bascule : ces instants où une vie change de direction. Pourquoi un être s’engage-t-il soudain sur un autre chemin ? Pourquoi certains désirs naissent-ils ? Ces zones charnières alimentent autant le biographique que le romanesque.

Suivre l’élan jusqu’à la structure : l’art de la mise en scène

Anne Berest insiste sur un principe fondamental : ne jamais attendre pour écrire. Si l’élan arrive, il faut le suivre, même si la recherche n’est pas terminée. Ne jamais s’épuiser non plus : « Gardez toujours quelque chose pour demain. » Et faire confiance à son instinct : le livre que vous sentez devoir acheter contient peut-être la réponse que vous cherchez.

Quant à la structure, elle arrive à la fin. D’abord, elle commence par une chronologie simple. Souvent, elle travaille en double chronologie, comme dans son livre sur Sagan : la vie du sujet et la sienne. Elle veut comprendre comment le passé travaille le présent. On écrit d’abord les deux séparément, puis on les mélange.

Enfin, l’écriture est un art de la mise en scène. Pour ne pas perdre le lecteur, il faut donner des repères : lieux, époques, détails culturels, comme par exemple une chanson des années 80. C’est un travail de scénariste, qu’elle connaît bien.

De biographe à romancière, le trajet d’Anne Berest n’est pas une rupture : c’est une continuité. Une exploration ininterrompue des vies, des lignées, des transmissions. Une manière d’écrire le monde en cherchant ce qui fait basculer une existence.

Laetitia Moreni

Se former à la biographie avec Aleph-Écriture

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