J’ai rencontré Anna Meril et Louise Browaers à L’Autre Thé en juin dernier, où elles étaient venues renouveler l’exercice de « la rencontre en librairie » autour de leur livre, respectivement, Les fruits rouges, et Bleue comme la rivière. Pourquoi finalement ne pas échanger ses impressions de lecture, à bâtons-rompus dans un salon de thé, et sortir de l’exercice obligé et chronologique habituel ? Pourquoi ne pas aussi rendre le moment plus vivant, normal, pourquoi ne pas descendre du piédestal de l’Autrice pour simplement parler de littérature ?
Interrogée sur son processus de création, Louise Browaers brandit un carton tel une palette de peintre où sont consignés : les motifs, les citations, l’histoire, des idées, des pensées saisies au vol. Travaillant sur plusieurs niveaux à la fois, elle ouvre plusieurs fichiers sur son ordinateur, qui tels des affluents vont rejoindre le livre au fil des mois.
Anna Meril évoque quant à elle un travail assez long au cours duquel elle cherche des sources. Dans Les fruits rouges, ce sont des livres traitant de la perte d’un enfant avant terme, dont elle s’aperçoit qu’ils sont quasiment introuvables. L’autrice a commencé le récit de la perte qu’elle a vécue pour tenir, pour comprendre, pour combler le manque de témoignages sur cet événement souvent tu: « Je me tiens pile à l’endroit le plus étroit du sablier, là où le sable frotte contre le verre en s’écoulant, dans le présent qui fuit ». Traçant le sang perdu et l’obsédante couleur rouge, Anna Meril cherche à retrouver la force de la poésie en lisant Sylvia Plath ou une sœur ainée en la figure d’Annie Ernaux dans L’Événement. Mais c’est avant tout son histoire qu’elle relate pour redonner vie à cet enfant dont il va falloir faire le deuil : « ce qui m’a manqué, ce sont les mots des autres. J’ai eu besoin d’histoires, d’images, de poèmes. Je me suis mise à creuser le blanc qui m’entourait ».
Bleue comme la rivière est un roman autobiographique où Louise Browaers poursuit, après La Reverdie, son projet littéraire centré sur un écologisme subtil où la nature irrigue le roman, comme il irrigue sa vie et son inspiration. Comme dans le roman de Wendy Delorme, Le chant de la rivière (2024), ou celui de Pauline Peyrade, Les Habitantes (2025), la nature est ici omniprésente. L’autrice de quarante ans tombe amoureuse d’un écrivain qui ne veut pas d’elle, tandis qu’elle essaie d’écrire dans le jardin entre ses deux enfants et son mari. Est-ce que tout ça est bien normal? Les fuites urinaires qu’elle connait depuis son accouchement renvoient aux rivières qui sortent de leur lit, parler du corps, vraiment, c’est aussi imposer une parole de femme, dans un monde d’hommes dont jusqu’à présent ce corps était sommé d’être une image.
Toutes deux laissent la part belle à la citation, tout comme Laura Vasquez. Une manière de s’adosser aux femmes qui ont écrit avant elles, que Louise Browaers appelle « les femmes castor », celles qui construisent des barrages pour protéger leur habitat, en référence également à Simone de Beauvoir, « la femme castor » (Mémoires d’une jeune-fille rangée). Les deux autrices ont pour point commun d’écrire de leur point de vue de femme, dans une visée écoféministe (*).
De digression en extraits lus, se tisse une conversation qui trace un projet plus politique qu’il n’en a l’air. Ecrire des récits que d’autres femmes pourront lire, pour s’y adosser à leur tour. Louise Browaers conclut par ces quelques mots : « La vie est un écrin, une phrase surgit chaque jour. En observant, en écoutant je veux distiller la vie et le temps et en recueillir chaque jour une phrase. Pourquoi écrire et enseigner l’écriture dans des ateliers ? : pour le plaisir de lire, donner de l’élan et faire rire, donner envie d’écrire ».
Danièle Pétrès
Anna Méril, Les fruits rouges, Le nouvel Attila, 2026
Louise Browaers, Bleue comme la rivière, Phébus, 2026
- « L’écoféminisme, est un terme issu de la contraction des mots « écologie » et « féminisme ». Selon la thèse essentielle de l’écoféminisme, les femmes comme la nature sont victimes de la domination masculine. Ainsi, aucune révolution écologique ne saurait faire l’économie d’une révolution féministe qui, elle seule, peut apporter un remède au système de domination des hommes sur la nature et les femmes ».