Frédéric Beigbeder dit de son recueil de nouvelles « Ibiza a beaucoup changé » qu’il est son meilleur livre, et c’est vrai. Pourquoi ? Parce qu’à la différence de ses romans précédents, il ne prend aucune pose. Il est simplement ce qu’il est. Un Rastignac érudit lâché en en tenue de cocktail dans une vie dont il peine à définir les contours et dont il discourt avec la légèreté d’un style parfaitement maîtrisé.
Pour lui, il n’a jamais été question que d’une chose : devenir écrivain (mais tout en gagnant de l’argent, nous ne sommes plus au 19ème siècle où on pouvait feuilletonner dans les journaux). Pour cela, il s’est fait publicitaire puis animateur télé, entre autres choses. Ici il développe les épisodes de la vie de son alter égo Octave Parango (parangon de ses précédents livres), sans pour autant travestir ses faiblesses, préférant l’autodérision assumée à l’autocélébration haïssable.
Frédéric Beigbéder a longtemps voulu écrire ses « Confessions d’un enfant du siècle », sur le mode J.D. Salinger, et on peut dire que c’est enfin le cas. L’Octave Parango des débuts égrène les boites de nuits et ses rencontres d’un soir qui pourraient durer toute une vie si celles-ci n’étaient pas faites en premier lieu pour lui fournir la possibilité d’écrire des nouvelles.
D’échec en réussites vite sabotées, Beigbeder dans « Comment réussir dans l’audiovisuel », résume la vocation des médias traditionnels par cette formule qui s’applique aujourd’hui aux réseaux sociaux : « Souviens-toi de l’axiome de Parango : quand c’est gratuit, c’est toi le produit ». Dans « la France contre les robots : La littérature est le dernier rempart contre les robots de type ChatGPT. Réjouissons-nous de cette situation nouvelle : la littérature trouve enfin une justification politique (autre que la joie de se regarde le nombril) pour faire face aux textes pondus par des logiciels de probabilités ».
On trouvera dans « Tentative d’épuisement d’un aéroport parisien », un texte de commande, un portrait de ce petit coin d’humanité dont la chute n’a rien à envier à Perec, et où l’auteur déploie toute la finesse de son style. Dans « L’éternel insatisfait », il recadre l’autofiction, tout en décochant une flèche à son propre esprit de sérieux « J’ai l’impression que le roman est mort pour moi. Les autres écrivent ce qu’ils veulent : de faits divers romancés, des souvenirs déguisés, des aventures imaginaires ou des contes fantastiques, je les respecte tous, mais je vous propose autre chose : ma dictature. Le malentendu autobiographique : les gens pensent qu’on parle de soi parce qu’on s’adore, alors qu’on écrit souvent sur soi justement par manque de confiance. J’écris non pour exister mais pour croire en Parango« .
Bref, un recueil de nouvelles construit comme un roman, à dévorer avant liquidation de l’humanité par les robots.
Danièle Pétrès