« L’enfance » de Véronique Cauquil et « La robe rouge » de Joëlle Vitone

Il y a un mois, Hélène Massip vous a proposé d’écrire à partir de « Les orages » de Sylvain Prudhomme (L’arbalète Gallimard, décembre 2020). Parmi les 70 textes reçus, nous en avons sélectionné 10. Voici les textes de Véronique Cauquil et Joëlle Vitone.
Véronique Cauquil
L’enfance ne nous quitte jamais

C’est en ouvrant le placard, celui derrière la porte d’entrée, tous les jours je les vois, je veux dire je les vois sans les voir et puis ce matin je les regarde le bout de l’une sur l’autre dans le coin timidement ramassées sur elles-mêmes, leur peau d’un grand pli creusé dessus comme la ride au front de mon père, dans le trou des œillets le lacet resté croisé, desserré là où passe le pied, le soir il force la cheville en la tournant très vite pour les enlever, elles se sont faites à ses pieds, elles aussi moitié cabossées il les jette dans le placard, de la haute voltige, l’une après l’autre tournoyant grand soleil, pour finir à plat sur le sol jusqu’au lendemain matin, deux longs bouts de lacets et depuis longtemps pendent dans le vide.

Rendues à la mort maintenant, tout le portrait de mon père usé de se frotter à la vie, les coutures aussi durement travaillées, elles ont gardé la trace de son corps entier secoué de passions enfantines, toujours comme les enfants jouir de se réjouir qui le mettaient ivre de rire, écroulé les mains appuyées sur les genoux, se redressant allant tout le poids en arrière sur les talons puis droit sur la pointe des pieds dans ses lourdes chaussures de sécurité qui pliaient sous le plaisir.

Impressionnantes, dans les pliures du cuir râpé du fond du placard elles sourient ou me font une grimace, rire ça fait grandir, n’oublie pas elles semblent dire.

Joëlle Vitone
La robe rouge

Son visage est encore marqué par les traits de l’oreiller. Les rayons de soleil du matin rougissent la façade ocre des immeubles. Elle reste assise sur le lit, raide, le regard figé en direction de la fenêtre. Les joues un peu plus roses que d’habitude. Sa respiration est au rythme de la ville encore endormie. Imperceptible.

Elle inspire profondément et pose le pied par terre sur le carrelage froid. Avec précaution comme sur un lac gelé en hiver, étendue de fine glace bleue. Elle enfile sa robe légère, la rouge sombre. Ses cheveux clairs sont attachés, une mèche tombe sur son oreille.

Elle marche dans la ville silencieuse, à pas lents et assurés, en direction de la gare. Elle remonte le col de sa veste, enfilée par-dessus sa robe. Le matin, un train descend dans le Sud. Une feuille de journal roulée en boule tourne sur elle-même dans le courant d’air du hall d’entrée gigantesque de la gare désertique. Une tenace odeur d’acier et d’huile de locomotive de train dans sa gorge. Elle monte dans le bon wagon directement, se dirige vers sa place. Un jeune homme, le teint clair, les cheveux très noirs, l’observe s’installer.

Elle s’assoit sur le bord du siège, se tord les mains, compose un numéro sur son téléphone.

— C’est moi

— …

— Pour que tu ne me cherches pas

— …

— Je ne rappellerai pas.

Elle essuie une goutte de sueur de son front, arrange sa mèche et pose le téléphone sur la tablette. Elle cale sa tête contre la vitre et ferme les yeux en souriant.

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