« La robe oubliée » Sandrine Ferry-Drappier, « La robe » Chantal Van Mulders

Il y a un mois, nous vous avons proposé de raconter un personnage par le biais d’un vêtement qu’il porte, ou qu’il a porté : cette proposition vous a inspiré des textes très charnels, qui donnent corps aux caractères et vie aux silhouettes. Voici les textes de Sandrine Ferry-Drappier et Chantal Van Mulders.

Sandrine Ferry-Drappier

La robe oubliée

Dans la chambre, aux volets baissés, la robe, abandonnée sur le dossier de la chaise, avec ses jolis reflets mordorés, joue avec la semi-pénombre comme les épis de blés luisant dans l’herbe nue. C’est une robe en soie, à la délicate couleur rose thé, dont le corsage, ajusté sur la poitrine par un joli galon vert-de-gris, est brodé de petites perles de nacre. Le vêtement semble un peu désuet, trop romantique avec ses manches ballon, comme sorti d’un roman de Jane Austen, émouvant comme un cadeau de fiançailles offert par ses parents à une jeune fille sur le point de devenir femme. Mais la fête promise a tourné court. Ce matin-là, le fiancé, un jeune notaire s’est tué en voiture en venant rejoindre Monique, ma tante qui, folle de douleur, s’est réfugiée dans sa chambre. Elle pleurera, ce jour-là, toutes les larmes de son corps puis elle enfermera la robe dans une housse et la rangera tout au fond du placard dans sa chambre de jeune fille, chez mes grands-parents. Elle s’y trouve encore.


Chantal Van Mulders

La robe

J’aurais aimé vous parler de la robe lilas de ma grand-mère.

J’aurais aimé vous raconter que depuis la mort de ma mère elle ne s’habillait que de deuil, s’autorisant certains dimanches un lilas très pâle dans une cotonnade structurée, droite, à manches courtes, qui dégageait le cou. Ainsi parée, elle agrafait au-dessus du sein droit une broche en minuscules pétales de brillants, cadeau de son époux pour leurs noces d’argent.

J’aurais aimé vous détailler le soin précieux qu’elle prenait d’elle-même avant la messe de 7 heures. Les cheveux crantés, blondis jusqu’à ses 90 ans, les bas invisibles et les chaussures  à talons, ouvertes dès les premiers beaux jours.

Je me préparais à vous chuchoter comme je l’espionnais derrière la garde-robe en pitchpin du cabinet de toilette quand elle soulignait ses sourcils d’un trait charbonneux puis ses lèvres de rouge bordeaux, elle qui ne jurait que par le bourgogne. Mais ce qui me fascinait, c’était la houppette qu’elle plongeait dans la poudre libre avant de s’en tamponner le visage, laissant s’échapper une brume rose et embaumée. Après l’inspection de l’ourlet juste sous le genou, il ne lui restait qu’à relever le menton sur son chagrin et à conquérir une nouvelle journée.

Mais voilà, depuis ce matin, je ne vois que le kaki d’un uniforme,

la bouche peinte et le sourire éclatant d’une soldate,

le béret en oblique sur sa chevelure corbeau, tamponné de l’écusson aux épées croisées,

la veste de camouflage qui enserre le menton, les épaules et les coudes rembourrés,

le fusil dirigé vers le sol, pour le moment.


 

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