« Les Côtelettes », Elisabeth Chanay

Par la fenêtre de la cuisine, Mona distingue un bout de ciel coincé entre deux murs gris et la bouche d’aération. Si elle se penche un peu plus elle peut faire disparaître la ville, oublier les fientes crasseuses des pigeons et les relents âcres du local à poubelle ; imaginer peut-être la mer au loin, cachée quelque part entre deux interdictions de stationner et une bouche d’égout, la grande bleue qui se faufile parfois dans ses rêves.

Le vide ordure est encore bloqué ce matin, il faudra descendre les sacs à la benne. Avant neuf heures il y aura : les magazines de la salle d’attente à changer, les poubelles du cabinet à vider, le rendez-vous de dix heures à confirmer, une prise d’empreintes. Des radios à développer à dix heures. Une annulation à onze heures qu’elle avait oubliée. Parfait pour aller acheter les côtelettes de midi. Il faudrait encore donner un coup de fer à la blouse du mari, mettre du détachant sur l’autre, marquée du sang de la petite reçue hier en urgence. Une giclée rouge que la patiente lui avait craché dessus dans un sursaut de douleur alors qu’il procédait à l’extraction d’une dent. Des choses qui arrivent. Rien de grave vraiment. Mais la tache ne part pas. Il faudra frotter. Le téléphone sonne à neuf heures trente. Le rendez-vous de onze heures qui s’est finalement libéré pour cette couronne à changer. Mona s’entend répondre qu’elle est désolée mais que le créneau a été pris. Mais mardi prochain à la même heure si vous voulez. En raccrochant, elle aperçoit son reflet dans le miroir, installé au-dessus de la tablette imitation marbre de l’entrée, où se trouve le téléphone et l’organiseur. Elle a menti. Ça ne lui ressemble pas. Elle se trouve l’air coupable, tente un sourire pour apprivoiser le miroir impitoyable. Peut-être qu’il faudrait faire cette couleur, finalement, conseillée par le coiffeur.

À onze heures, elle retire sa blouse, enfile des escarpins, pose un foulard sur ses cheveux. Elle remonte le cours Gambetta sans se presser, en direction de la boucherie des quais. Bien sûr elle aurait pu aller chez le charcutier-traiteur du coin de la rue, troquer les côtelettes pour une choucroute de la mer. Il n’aurait fallu que dix minutes, quinze peut-être avec le pain. Largement le temps pour le rendez-vous de onze heures. Des côtelettes ? Tu es sûre ? avait dit le mari entre deux fraisages. Oui, elle était sûre. Un appel irrésistible.

Les vitrines familières la saluent comme une vieille amie. Elle les fréquente depuis plus de vingt ans, habituée, régulière, car elle est la femme du dentiste. Les éclairs au café de chez Monterrat lui font de l’œil et dans la vitrine de la Maille d’Or, cette robe bleue aux motifs fleuris qui est en solde lui sourit. Mais à quoi bon, rien ne lui va depuis l’opération. À l’utérus qu’on lui a enlevé s’est substitué un ventre arrondi de femme enceinte, c’est à n’y rien comprendre. Plus loin, une grande brassée d’iris l’arrête, l’enveloppe de sa douceur. Elle se penche vers les délicates, inspire leur parfum puis s’approche des roses voisines, leurs boutons charnus qui l’attirent, cherche l’effluve familière, sans succès. Elle s’abaisse un peu plus, plonge son visage dans les bouquets inodores, traque l’effluve absente. Le fleuriste a l’air désolé. Il ne faut pas, pourtant, ce sont des choses qui arrivent.

Les côtelettes, enfin, les magnifiques, auxquelles s’ajoutent du céleri rémoulade et des pommes dauphines. Du jambon pour le soir. Quand elle sort du boucher sur le quai Augagneur, une décharge violente traverse son ventre, l’écrase au sol. Une douleur qui la déchire en deux. Un homme s’arrête, l’aide à se relever. Elle sent son haleine lourde, l’odeur de transpiration. Elle ébauche un sourire, renoue son foulard, ramasse les courses étalées sur le bitume. Non, tout va bien, vraiment, juste un moment de faiblesse. Mais l’homme ne semble pas vouloir s’en aller et pose sa main sur son bras. Vous ne me reconnaissez pas ? Elle détaille le visage anguleux, les yeux gris, l’air lunaire. J’étais au lycée avec votre fils. Le petit Michel. Je venais parfois réviser chez vous. Oui, peut-être. Elle ne sait plus. Il dit Je suis désolé pour votre fils mais elle n’entend pas car déjà elle s’éloigne, s’active, rentre mettre les côtelettes à cuire, préparer la salade et le rendez-vous de treize heures. Son regard se brouille alors qu’elle s’avance vers le passage piéton, traverse la Fosse aux Ours et s’engage en direction de la place Raspail. Elle devine le regard de l’homme qui brûle dans son dos et dont elle ne peut se défaire. Elle cherche une échappée, une cachette, trouve enfin une issue par le chemin du Rhône.

Sous le pont de la Guillotière, elle descend le long du fleuve à pas lents, rassemble ses esprits, laisse le souvenir ressurgir. Les silhouettes de deux jeunes gens penchés sur la table du salon. Le petit Michel, qui la dépassait pourtant déjà d’une bonne tête, toujours affamé quand il arrivait. Les rires qui fusent, les voix qui montent, l’insouciance adolescente. Si elle remonte plus loin encore, son ventre arrondi de l’enfant à naître, le nourrisson devenu jeune homme, l’unique, l’adoré. À la morgue, le mois dernier, le visage de son fils, les yeux clos, l’air tranquille d’un enfant endormi. Un masque pâle sur lequel elle devine presque un sourire, la mélancolie enfin disparue. Elle s’approche du fleuve et son cœur s’apaise. Des hirondelles volent par dizaines au-dessus de sa tête et le Rhône étincelle sous le soleil de juin. Une brise vient caresser son visage, si elle ferme les yeux c’est presque la Méditerranée.

E.C.