« L’Opinel », Béatrice Trotignon

Le manche est gravé de motifs qui chatouillent les doigts quand on le cherche au fond de la gueule molle du sac à dos. Le trouver aujourd’hui dans le tiroir de ta cuisine me serre le cœur : le temps des bivouacs impatients avant l’assaut final — ce temps-là, où est-il passé ? Désormais, c’est un temps rangé dans le placard avec tes chaussures aux lacets élimés. Ou bradé lors de ce vide-greniers où tu voulais que je vienne te tenir compagnie en juin dernier. Mais je n’avais pas fait le déplacement. Ou plutôt le rapprochement, comme je me le reprochais à présent, tout en agaçant la pulpe de mon doigt sur les vallons, brèches et plateaux du manche couleur miel. Passer un week-end assis derrière un étal, cela ne te ressemblait pas. Cette invitation incongrue aurait dû suffire à m’alerter aussi sûrement que le courant d’air précède le claquement d’une porte.

Je cogne d’un coup léger le bout de bois bagué de métal contre le plan de travail. La lame sort son bec pointu. J’y cale mon ongle et la déploie : l’arc de cercle qu’elle dessine ouvre l’espace et, dans l’éclat vif-argent, j’aperçois la lueur qui allumait ton regard quand tu égrenais les étapes d’une ascension à venir. Dans ta voix, j’entendais les cailloux dévaler la crête friable des moraines.

La piqûre de la lame me ramène dans la cuisine. Je l’essuie contre mon pantalon dans un enchaînement dont l’automatisme dégourdit une autre bribe du passé, un de ces souvenirs ankylosés qui font, se levant, sentir leurs muscles et tendons, un souvenir qui s’étire, reprend chair, tremble un peu, parce qu’il fait froid, parce qu’il bruine, parce que nous voilà loin du sentier balisé, plongés dans un brouillard laiteux. Bientôt je ne te vois plus, alors que tu marchais devant, faisant apparaître à chaque pas une voie dissoute dans la brume.

Je hèle ton nom, qui se perd dans les crépitements de la pluie sur les rochers, mon sac, ma capuche. Un grondement sourd suivi d’un fracas déchire l’air. Je cours me glisser dans une anfractuosité noire sur le flanc d’un bloc sombre aux multiples arêtes. A l’extérieur, un mur de grisaille doublé d’un voile de pluie drue. Le tonnerre me vrille le cœur. Je t’imagine à l’abri, quelque part dans le pierrier. Ou déjà sous les frondaisons, plus bas ? As-tu peur ? Crains-tu pour ma vie ?

N’aurai-je rien d’autre à te raconter ? Mes tempes bourdonnent alors que je sens s’ouvrir en moi un espace inconnu, indéfini, moelleux, comme si chacune de nos courses n’avaient eu pour dessein enfoui que de nous égarer. De nous immobiliser dans l’attente. Et sa promesse.

L’orage faiblit mais le brouillard ne se lève pas. J’entends comme la progression prudente de sabots dans le pierrier. Une chaleur m’envahit. Surtout ne pas bouger. Un isard ? Le mot tourne dans ma tête, comme une prière adressée à la montagne. J’imagine la bête tourner dans ma direction son masque noir où percent des yeux fixes et ronds au-dessus d’une cravate crème. La forme qui surgit n’a ni la couleur ni l’élégance d’un bouc : je reconnais la masse de ta cape de pluie. Muet, je me renfonce dans ma cachette jusqu’à ce que la brume t’ait ravalé.

Puis, j’attends le passage d’un isard. Longtemps. D’une simple marmotte. En vain. Quittant mon abri, je ne sais si je vais te retrouver. Le cas échéant, je suis déterminé à me dérober, de nouveau. Impossible de repérer ta trace sur le sentier. Je ne la cherche même plus quand, au milieu des feuilles gaufrées d’un saule nain, mon regard s’arrête sur le manche gravé de ton opinel. Je scrute un temps la pente, avant de bifurquer, empruntant des chemins de vaches à flanc de versant ou inventant des détours furtifs plus raides, emporté par le rythme grisant du galop. Sorti du manteau de brume, je repère aux courbes du relief la direction du village.

J’aime le bruit du gravier qui geint quand on approche de notre portail, les profils tranchants des arbres au déclenchement de la lumière du porche. Je défais mes lacets dans le sas, imaginant les mines soulagées de mes parents, et toi avec eux, le visage moins pénétrable. Je n’ai pas encore poussé la porte d’entrée que le jardin s’illumine et que tu me rejoins dans le sas, d’un pas lourd. Pas le temps d’échanger un seul mot ou regard. Ma mère ouvre la porte, félicitant le guide et son apprenti. Une sacrée journée pour fêter ses treize ans !

Mon père nous verse de la garbure tandis que tu te lances dans le compte-rendu de notre ascension. Puis de l’orage. Je plonge le nez dans mon bol. Mais le récit prend une voie inattendue. Et fictive. Nulle mention de notre séparation ou de ma disparition. Dans les replis de ta fable, je traque la moindre inflexion à moi seul destinée, qui indiquerait si tu m’as vu ou non au creux de la roche, si tu as semé ton opinel, si tu m’as suivi de loin, si tu me guettais dans la ruelle… Impossible de trancher.

Comme tu t’éclipses dans la salle de bain et que mes parents débarrassent, je me penche sur ton sac pour y glisser l’opinel. A peine me suis-je redressé que tu reviens, impassible, et enfiles ta cape. Tu ne vas pas nous déranger plus longtemps, demain tu emmènes un groupe faire les trois cols, il faut se coucher.

Longtemps, je restai éveillé. Ce fut une de ces nuits grises au sommeil oblique. Je savais que je n’allais pas te revoir avant l’été suivant. Je ne savais pas qu’on ne se retrouverait en réalité que bien des années plus tard. La course de mes treize ans serait alors bien loin. Tu me ferais le récit de tes treks au Népal, je raconterais l’escalade en solo que je pratiquais assidûment. Nous reprendrions nos courses ensemble. Toute une vie sur les crêtes… aujourd’hui tombée avec toi dans un abîme inconnu.

Le vertige, c’est là, maintenant, sur le plat du carrelage de ta cuisine qu’il me cueille. Je m’accroupis pour que cesse le tournis, m’allonge dans le silence bourdonnant, et je colle la joue contre le sol froid et dur. Une purée de pois m’obscurcit la vue, avant de s’éclaircir. Ma main a lâché l’opinel, je le vois qui toupille sur le sol.

B.T.