« L’Heure de la ciboulette », Emma Desroches

Noémie prit les grands ciseaux rouillés dans la cuisine et descendit au jardin par la porte de derrière. C’était un très grand jardin rectangulaire bordé de chaque côté d’une large bande de gazon où l’on pouvait circuler. La pente était assez raide vers le fossé ombragé de chênes et de châtaigniers, encombré de feuilles mortes, d’humus, de mousses vertes nourries par un petit ruisseau gazouillant presque imperceptiblement, qui se couvrait de campanules, mauves sur leurs tiges fragiles, au printemps. Noémie savait que MamiJo y avait planté en secret un brin de muguet et le regardait s’étendre, brin par brin, depuis deux ans, attendant de pouvoir en faire un petit bouquet à poser sur la table un 1er mai. A la fin de l’hiver, MamiJo descendait dans le fossé, écartait les feuilles, vérifiait la lumière, l’humidité du lieu – avait-elle planté au bon endroit ? – découvrait avec émerveillement et tendresse la petite pousse vert tendre qui serait un muguet. « Regarde » disait-elle à Noémie, « regarde, ça pousse » et son regard alors était si tendre, si fier que Noémie avait envie d’embrasser sa joue ronde, la peau tannée plus douce que celle de Teddy Bear là-haut sur son lit. Mais si MamiJo distinguait le moindre rejet de lierre, plante parasite, solide dès la naissance et se déployant sans merci jusqu’à trouver l’hôte vertical auquel s’agripper jusqu’à l’étouffer, alors son visage se durcissait brusquement, son regard châtaigne devenait lave en fusion et, saisissant sa serpette, elle abattait ses coups sur les tiges avec une force étonnante pour une femme si menue, fouillant ensuite la terre pour extraire la racine. En mai, Noémie essayait de sentir le muguet sans penser au moment serpette, au visage figé, aux yeux durs. C’était le prix du muguet, avait-elle compris.

Maintenant c’est juillet, la maison silencieuse car c’est l’heure de la sieste et elle s’est réveillée la première. À cette heure-là, MamiJo commence à préparer le repas du soir et elle lui tend les ciseaux en disant « Noni, tu vas me couper de la ciboulette ? Cinq brins, pas plus ». Noémie déteste ce surnom que tout le monde lui donne depuis que son petit frère l’a inventé. Il ne sait pas dire Noémie.

En sortant pas la porte de service, on se retrouvait en haut à gauche du jardin, face au chemin herbeux qui longeait la parcelle cultivée. Les herbes aromatiques étaient tout de suite en haut, des carrés de ciboulette, menthe, thym, basilic ondulant dans la brise et arrosés chaque jour. « C’est fragile, ça » disait PapiCha d’un air méprisant. C’était lui le jardinier, le vrai. Il savait planter des rangées de salades, poireaux, carottes, pommes de terre. De vrais légumes. Mais MamiJo, en matriarche, avait obtenu ses carrés de simples. Du côté droit, la descente se faisait sur une large bande herbeuse où était installé le portique des balançoires. Les cordes se balançaient doucement dans la brise, les assises en bois se dandinaient gentiment. Noémie eut une hésitation. Qui le saurait ? Elle était en avance … Elle voyait la casquette de PapiCha, au milieu des rangs de salades, en contre-bas, mais il ne dirait rien, même s’il la voyait, ce n’était pas ses histoires. La balançoire qui avait passé l’après-midi au soleil était chaude sous ses fesses, elle prit un peu d’élan, juste assez pour faire gonfler le bord de sa robe comme les princesses en portent au bal. L’air était doux sur ses épaules. La casquette de PapiCha était toujours là-bas mais tellement immobile… Noémie se laissa couler de la balançoire et descendit doucement pour voir son grand-père. Il était de dos, les jambes droites, les sabots bien plantés dans la terre, les bras demi-levés tenaient à deux main sa bêche en suspens et fixait un point devant ses pieds. La brise faisait faseyer doucement sur son dos large le coton de sa chemise à carreaux. Noémie fit encore un pas, pour voir, pour comprendre et eut à peine le temps de cligner des yeux quand la bêche s’abattit violemment, tout droit, tandis que PapiCha éructait un « Han » de bûcheron. Il ne l’avait pas encore vue. Il se détendit, recula, posa la bêche contre son torse, ralluma son mégot, rangea son Zippo, puis ramassa dans sa bêche, comme avec une pelle, deux choses noires qu’il lança vers la bordure en gazon, d’une torsion précise du poignet. Aux pieds de Noémie atterrirent le corps de la taupe, sur le dos, et, plus loin, sa tête sectionnée. C’est là que PapiCha la vit. Son regard hésita entre la stupéfaction, la colère, l’ennui, il souleva sa casquette, fit passer son mégot de l’autre côté d’un coup de langue et la regarda sans rien dire, interrogatif. Noémie, fascinée par le petit ventre blanc palpitant encore entre les petites pattes, mis du temps à relever la tête vers le regard bleu acier. Elle sentit qu’il était ennuyé qu’elle ait vu la scène, si MamiJo le savait elle lui ferait une scène. Il restait en attente de la réaction de Noémie, toute sa stature aux aguets.

« C’est un parasite ? » réussit elle à articuler d’une voix blanche. Elle aimait bien son grand-père, elle ferait front avec lui, malgré l’estomac noué. « Oui » dit PapiCha, soulagé et fier de sa petite fille. « On va l’enterrer ? » dit-il. Elle hocha la tête, la gorge sèche, ils faisaient équipe. Il la rejoignit dans la bande d’herbe, Noémie vit le petit ventre blanc cesser de tressauter et s’immobiliser tout à fait tandis que les poils soyeux se raidissaient un à un. PapiCha avait creusé assez profond et, comme ils remontaient du fossé, il lui dit en connivence : « Sinon les chiens vont la manger ». Il y avait un éclat spécial dans son regard, comme de l’estime, Noémie en fut très flattée, même si elle y voyait aussi un petit ventre blanc avec des poils rêches qui se durcissaient en pointant vers le ciel.

E.D.