Vos textes à partir d’Alessandro Baricco, par Claude Couliou

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Crédits photographiques: DP

En réponse à la consigne d’écriture de Sylvie Néron-Bancel (ici) à partir d’Alessandro Baricco « Mr Gwyn » (Galimard, 2014), voici le texte de Claude Couliou

Il est immobile, face au Canson immaculé de son chevalet, elle fait la connaissance de son dos, massif, ramassé, au cou néanmoins assez délié.

La lumière entre à flots, la pièce est claire et dénudée, le blanc et la transparence dominent, une froideur obsessionnelle qui se manifeste de suite par un ordre bref :

–       Asseyez-vous sur le tabouret.

La voix est feutrée, sourde mais étrangement douce au regard des paroles prononcées.

Oui, elle sait pourquoi elle est venue ce lundi à 10 h à l’adresse indiquée sur l’annonce mais elle hésite, intimidée.

Le silence est épais, dense et s’infiltre dans tous les pores de sa peau, elle s’assied, les jambes ballantes au début puis calées sur la barre métallique qui enserre le piètement. Son équilibre se raffermit et elle dit le premier mot :

–       Je suis brune.

Attente palpable. Il ne se retourne pas. Le crayon virevolte sur le papier, anticipant la suite, impatient, il n’a encore rien gravé, la trace est invisible.

–       Je crois avoir un visage rectangulaire et des pommettes slaves, je précise : la mâchoire carrée.

Le bruit de la mine déchire le silence comme si, dans une latence trop longue, le graffite avait l’intention de déchirer la feuille. Le raclement accroche, dessine et rompt le malaise.

Il ne se retourne pas et dit, quémandant la suite :

–       Oui ?

–       Carré mi-long, raie sur le côté, yeux petits, front bombé.

Elliptique ou précis, elle n’a pas envie de fioritures, elle veut être au plus près, dans l’intensité du détail, mais comment se voit-on ?

Une silhouette apparaît sous les zébrures penchées et le mouvement souple du poignet s’amplifie. Elle est assise à trois mètres de lui dans une diagonale parfaite. La séance dure mais ne se relâche pas.

C’est la première fois et ce sera la dernière qu’elle commande à un inconnu de faire son portrait au fusain en se décrivant elle-même.

 Claude Couliou

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