Récit de la naissance d’une proposition d’écriture

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Photo: DP

Marie Haloux

Formatrice Aleph et responsable de formation dans le secteur social, Marie Haloux a développé une expérience d’ateliers d’écriture avec des élèves en situation de décrochage scolaire. Elle nous livre ici le récit de la naissance d’une consigne d’écriture.

De A à B, une histoire de corps

Animatrice d’atelier d’écriture je sais le moteur qu’est la présence des autres qui partagent cette occupation « impliquante » : écrire. Cette envie de partager un temps commun d’écriture et de lecture me taraude.

Mon propos sera d’explorer cette nécessité : l’élaboration d’une proposition d’écriture. Comment se conçoit, se forge la proposition, le bouillonnement qui l’accompagne, la fait émerger ?

Pour moi écrire, c’est passer les manches dans un autre manteau que le mien. « Mentir », truander les réalités, détourner des intentions, braconner, transgresser librement sur les champs des identités possibles… joie de créer d’autres univers.

Là-dessus, une lecture fait choc. Dès les premières pages du livre de Chateaureynaud, Le corps de l’autre (Grasset, 2010), je  jubile : la transformation consciente d’un corps dans un autre ! Le héros en effet, Louis Vertumne, vieil homme, critique littéraire, reçoit un coup de couteau dans une rue étroite, un soir de Noël. Septuagénaire condamné (corps mort) quelques minutes plus tôt, Vertumne était à présent une jeune brute (c’est à dire qu’il était devenu son agresseur, un skinhead de trente cinq ans). Skinhead avec une sorte de charme canaille. Lui, s’il en croyait  la carte d’identité, s’appelait désormais Donovan Dubois. En pleine santé, il avait du sang  sur les mains, le sang de son corps ancien… ». Vertumne se réveille en Donovan Dubois  sans savoir encore sa condition sociale, son numéro de sécurité  sociale, de banque, ni même connaître ses amis, sa femme… C’est le commencement des découvertes et l’adoption d’un mode de vie, de langage, pour se fondre dans la vie de l’autre.

Et dès lors je m’émerveille de tout ce que cette situation permet. Le personnage a à trancher entre des possibles, plus loin que la raison l’incite à le faire ; quant à parler, à poser des affirmations… il va devoir jouer, au petit bonheur, du temps des verbes !

Et comme lectrice je suis complice du narrateur. Je sais que l’enveloppe charnelle du narrateur est différente de son histoire intérieure. Je me passionne pour l’écart entre le visible et l’invisible.

L’écriture de Chateaureynaud me plonge au cœur de la construction des apparences extérieures sans rapport avec l’intime.

Et je ne cesse de m’extasier sur cette idée de changement de corps : elle est centrale. C’est d’elle que découle le roman, sa fabrication, le détournement. Il suffit de lire : « …Quand Louis Vertumne (héros du roman) reprit conscience, il se leva avec une facilité étonnante. Il courut à toutes jambes. Parcourir vingt mètres à cette  allure était en principe au-dessus de ses forces… S’arrêtant devant la vitrine illuminée d’un magasin, il y chercha, sans le trouver, le reflet du vieux bonhomme qu’il savait être. Ce ne fut qu’au bout d’un temps, en esquissant des mouvements que lui renvoyait la vitre, qu’un lien s’établit dans son entendement entre lui et l’inconnu qui lui faisait face. Alors, en un éclair, il comprit : il était l’autre. Ou du moins, il habitait le corps et les vêtements de l’autre, son agresseur, son meurtrier sans doute ?»…

Le récit se poursuit entre les deux corps. C’est du tiraillement entre le corps vieux et le nouveau qu’émerge un risque de confusion pour Vertumne. Il découvre et adapte son nouveau statut à chaque instant vécu. Le récit de vie du nouvel homme Dubois incarné par Vertumne se crée par le narrateur en situation, il découvre qu’il a un frère, une petite amie, un réseau de copains… Il tâtonne pour l’utilisation du tutoiement ou du vouvoiement selon les circonstances. Il apprend le langage de l’autre…

Le lecteur pourrait même se perdre : qui reconnaît le nouvel homme ? Quelle nostalgie à l’égard d’un passé proche ? Personne déplacée aurait pu être le titre de ce roman comme nous l’indique le narrateur en dernière page. Vie transformée. L’écriture, moyen et objet de la mutation ?

400_img_03Ce tumulte des idées agite, m’agite dans des activités du quotidien, dans l’autobus, en lavant les légumes  du potage… au matin… Le seul moyen pour donner une forme et aussi arrêter le tourbillon des possibles relatifs à la recherche de la proposition idéale d’écriture est d’écrire. C’est aussi m’imaginer dire la proposition (l’adresser aux participants), entendre les réactions (les voir), contrer les résistances, éclaircir mon propos, trouver un fil, une cohérence, ne plus en démordre.

Je m’aperçois alors que, pour moi, l’idée de changer de corps est associée à des  ruptures amoureuses.

Il faut deux personnages.

Devrais-je recourir à un autre texte que celui de Chateaureynaud ? Je songe à Sophie Calle, Prenez soin de vous, c’est la dernière phrase d’une lettre relative à une rupture amoureuse et Sophie Calle la confie à des scripteurs comme incipit de nouveaux textes. Je songe à la correspondance entre Héloïse et Abélard, qui est aussi une histoire de rupture. Je me souviens que Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux (style dictionnaire, place des blancs, des silences dans les Fragments) réalise un chassé-croisé entre le dit et le non-dit ; qu’Albert Cohen use du monologue intérieur dans Belle du Seigneur. Et d’autres écritures encore me reviennent en mémoire (les lettres de Juliette Drouet et Victor Hugo…).

Je note ces références. Elles me servent à nourrir la proposition en élaboration. Celle-ci à mon sens doit se saisir de l’autre en soi (le narrateur/auteur), d’un genre d’écriture (le suspens) ; jouer de la complicité avec le lecteur, du plaisir de la « tromperie » peut être…, le plaisir d’écrire à son insu (pour le scripteur). Plus tard j’ai pensé à Kafka. Mais cette référence je l’ai mise de côté, pesante pour moi. « Impliquante » lecture où le personnage de Grégoire Samsa est aliéné à une posture dégradée et un nihilisme.

La proposition s’entremêle, dans la période de son incubation, d’allées et venues entre l’énergie de créer (découvrir, tenter, risquer mentalement une proposition) et le raisonnement (une recherche de sens, d’intérêt…).

J’écris encore et encore. Une recherche de confirmation ou non du bien-fondé de ces gesticulations (Proposer plusieurs textes ? Raconter l’origine de la proposition ? Dire mes ressentis littéraires ? Donner des indications formelles ?…).

Le cœur de la proposition est ce changement de corps, de personnage… Comment l’amener ? J’imagine des textes venus d’ailleurs avec lesquels le participant aurait à composer un lien, je pense aussi à des histoires qui lui seraient racontées, ou alors à d’anciens récits avec lesquels il aurait de lointains rapports…

Si écrire c’est jouer avec des postures changeantes, s’approprier des personnages improbables… tenter de plaire ou de déplaire tant à soi-même, l’auteur, que de provoquer la surprise du lecteur !

Puis m’apparaît une méthode.

Une façon de recueillir de la matière (mots, scénario, tissage de scènes, de situation) est d’aller à la rencontre de quelqu’un qui raconte une histoire : l’interview. Dans une démarche proche de celle d’un journaliste, prendre des notes. Interroger une personne (A), lui faire raconter une scène fictionnelle ou autobiographique à propos d’un événement amoureux avec B (sensations, paroles, temps, lieu) qui a créé une transformation, un basculement dans sa vie.

Le second temps de ma proposition consistera à faire écrire une lettre à la personne interviewée (A) par la personne B amoureuse de cette personne. La  référence est le changement de corps.

C’est parti : le livre de Chateaureynaud en main, je lirai à voix haute les premières pages… Vertumne rentre chez lui, un soir d’hiver. Il est attaqué par un  skinhead. Basculement. Changement de corps, d’identité, de soi-même. Et s’enchaine la proposition d’écriture :

La vie de la personne interviewée A a été changée par une histoire d’amour avec B. B interroge A. A raconte à B ses sensations, ses sentiments, ses liens nouveaux avec B et les effets entrainés par la relation à B.

Je  préciserai que cette interview ne sera pas lue.

Il s’agit ensuite de prendre la place de B pour rendre compte de ces événements en adressant une lettre à celui/celle dont la vie a été changée. B écrit à A.

C’est cette lettre qui sera lue au groupe.

Les participants écriraient l’interview pendant une heure, puis trois quarts d’heure la lettre.

L’animatrice, moi en l’occurrence, par la proposition, me risque sur un chemin sans savoir, a priori, les réactions des participants. L’ajustement, la re-formulation seront présents. La proposition d’écriture est un inédit pour moi comme pour les participants. J’aurai à mettre en confiance, à répéter (faire « baisser la garde », la vigilance et/ou la méfiance à propos de l’intention portée par la proposition d’écriture). Je me prépare à anticiper le souhait probable de participants : certains voudront répondre à une  commande  et auront vite fait d’évaluer mon intention alors  que mon travail est de la voiler. J’aurai à évincer une logique de comparaisons (déjouer le jugement, entendre les  reformulations) entre les diverses façons dont ils comprendront la proposition. J’encouragerai à déconstruire les résistances, à s’écarter des chemins connus, à se risquer. Je  sais  d’avance que cette proposition est simple et compliquée à la fois, c’est son enjeu.

J’ai en partie rédigé mon propos tout en laissant une part d’improvisation. Je me le répète encore : être attentive.

Je connais les participants, on a des références communes, on peut y aller. Le scénario est prêt : lire, écrire, écouter, s’écouter, créer…

Marie Haloux, février 2013

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