Comment choisir ses mots quand on écrit ? Les écrivains qui polissent minutieusement leurs textes se questionnent, cherchent, fouillent, explorent pour trouver le mot juste. En transformant les mots, en triturant la langue, ils la rendent vivante.
Ils adaptent la langue qu’ils choisissent pour écrire et s’autorisent à jouer avec les mots, à en inventer ou à associer des mots qui ne semblent pas faits pour s’entendre.
Les mots et la manière dont ils résonnent permettent de donner accès à leur sens. Ainsi, les onomatopées font son et sens… Si je vous dis : « zonzonnement », le bruit grésille déjà dans vos oreilles. Je pensais que ce mot avait été inventé par Pierrette Fleutiaux – pour faire entendre le bruit des mouches dans son livre Des phrases courtes ma chérie – mais il existe bel et bien dans le dictionnaire… Chez Valérie Rouzeau, la poésie est un espace fécond de chamboulement de la langue. Transformer les mots lui permet d’exprimer ce qui semble indicible. « Pas mouranrir désespérir père infinir lever courir » hurle-t-elle dans le premier poème de son recueil Pas revoir consacré à la fin de vie de son père.
Réinventer la langue, c’est le travail de la littérature. Si la langue française est riche de dizaine de milliers de mots qui permettent de faire entendre de multiples nuances, il arrive que les écrivains se sentent limités. Certains concepts sont intraduisibles avec des mots en français. Ils ont parfois besoin d’emprunter des mots à d’autres langues où ils correspondent à des réalités culturelles, géographique, sensibles, à certaines régions du monde…
Pourquoi se priver de glaner des mots ailleurs ? Une longue périphrase pour traduire une idée alourdirait un texte et serait moins précise et moins puissante qu’un seul mot. Comment Baudelaire aurait-il pu écrire le spleen sans puiser dans la langue anglaise ?!
La langue est vivante et évolutive. Elle « a le sens pratique, elle emprunte pour s’enrichir (…) Les mots ajoutés ne remplacent pas les mots existants, ils permettent d’apporter une nuance de sens. »* L’ouverture à d’autres langues est source d’enrichissement.
Pour traduire le monde, les auteurs de fiction font une place à la langue orale dans leur écriture. Salman Rushdie ** évoque ces va et vient. En écrivant, il s’est interrogé pour essayer « de trouver un anglais qui ne sonnerait pas comme s’il appartenait aux Anglais mais qui saurait intégrer et représenter le brouhaha polyglotte de la rue en Inde ». Il s’est inspiré de Philip Roth et Saul Bellow qui ont utilisé des mots étrangers dans leurs romans sans les traduire.
Patois, dialectes, argot ou langues qu’on dit étrangères… Pour faire prendre conscience de l’importance des sonorités des mots, il m’arrive de faire écrire sur un mot et sa traduction. La surprise arrive aussi parfois quand un participant emprunte un mot à une langue étrangère pour expliquer un phénomène ou attribuer un nom propre. Récemment, une cité perchée sur un promontoire a été nommée « Kukurmutta » (champignon en hindie) dans un atelier que j’animais. Nous ne sommes pas prêts d’oublier ce mot !
Camille Berta
*Les linguistes atterré.es – Le français va très bien merci – Tracts Gallimard, mai 2023
** Salman Rushdie : « Et si j’avais envie de glisser des mots venus d’autres langues – rutputty, khalaas, shanti –cela ne posait pas de problème du moment que j’en expliquais la signification par le contexte, ainsi le lecteur, anglophone, comprendrait, ou devinerait que rutputty voulait plus ou moins dire « délabré », que khalaas signifiait à peu près « fini » ou « foutu », et que shanti c’était « la paix ». Je compris que l’anglais pouvait être assaisonné à la sauce chutney. Ce fut pour moi, une véritable libération. »