Véronique Petetin : « Passer d’une langue à l’autre dans la même phrase »

Véronique Petetin anime des ateliers d’écriture depuis 1984, en France et à l’étranger, auprès de toutes sortes de public. Elle a longuement travaillé aux ateliers Bing et vit maintenant à Dakar et écrit régulièrement dans la revue Études. Elle animera du mardi 7 au vendredi 10 avril un nouveau stage à Aleph : « Écrire en présence des langues du monde».

L’Inventoire : Quel est l’objet de votre stage « Écrire en présence des langues du monde» ?

Véronique Petetin : Il est de voir comment nos écritures se transforment en étant, justement, en présence d’autres langues que la nôtre, si tant est que nous en ayons une seule ! En tous les cas, de travailler notre écriture en fonction de ces différentes langues. C’est à la fois très sérieux et très joyeux, car la richesse des langues est jubilatoire.

L’Inventoire : Faut-il parler une autre langue que le français pour y assister ?

Véronique Petetin : Non, pas du tout, mais nous avons tous en nous des bribes d’autres langues… Glissant, de l’œuvre duquel vient cette expression «  en présence des langues du monde » montre bien que leur seule existence, autour de nous, dans le monde polyglotte où nous vivons, suffit à faire muter nos écritures. Tout langue est déjà tissée de mots étrangers, venus d’ailleurs, mais qu’est-ce que cela donne si cela devient un choix d’écrivain ?

L’Inventoire : Vous vivez et travaillez à Dakar, en quoi cette expérience vous a-t-elle conduit à réfléchir sur la langue ?

Véronique Petetin : Vivre au Sénégal, c’est vivre dans un univers multilingue : les langues internationales se mêlent aux langues africaines, dans les mêmes phrases, les mêmes discours… Cette créolisation des langues m’a toujours intéressée, car elle est pour moi porteuse de créativité, d’inédit ! Le wolof par exemple, parlé majoritairement au Sénégal, ne distingue pas le masculin du féminin. Ces deux catégories n’existent pas en wolof : quelle piste pour écrire ! Le rêve de Barthes : écrire au neutre ?

L’Inventoire : S’agira-t-il d’écrire aussi « entre la langue familiale, la langue de sa région », on même entre sa langue actuelle ou sa langue « maternelle »? Et est-ce nécessaire de travailler cette langue matrice, pour la choisir, la rejeter ou trouver son style ?

Véronique Petetin : Il ne s’agit pas d’écrire entre, mais avec, en présence donc, en mêlant les langues, soit directement par des alternances codiques comme le font les rappeurs, passer d’une langue à l’autre dans la même phrase, soit en faisant migrer l’imaginaire d’une langue dans la structure grammaticale d’une autre : c’est tout le travail des écrivains antillais par exemple, mais pas seulement eux ! La langue « maternelle », donc de la mère, n’est pas forcément la langue première, mais l’enjeu de l’atelier n’est pas théorique, il est pratique : s’essayer à écrire avec ces différentes langues qui me concernent, que je les maitrise ou que j’en connaisse quelques formules…

L’Inventoire : Comment vous appuyez-vous sur « L’usage de la parole » de Nathalie Sarraute ?

Véronique Petetin : Dans ce livre, qui vaut bien des traités de linguistique, Sarraute prend des expressions ordinaires, dont elle fait des personnages, et les travaille au corps, oui, les déploie, les presse, en fait sortir tous les sens possibles ! Nous le ferons avec les expressions étrangères. Un exemple : en wolof, langue du Sénégal, on dit « sama xol sed na » ce qui signifie «  mon cœur est froid, ou a froid ». En français, l’expression correspondante est : «  ça me fait chaud au cœur ». L’expression du plaisir dépend en effet du climat … J’aime beaucoup, en anglais, « It’s raining cats and dogs… »

L’Inventoire : Pensez-vous que la langue, c’est le style ?

Les mots ont une histoire ! Le mot langue a remplacé le mot style à partir des années soixante-dix, pour désigner la particularité d’écriture d’untel ou untel, la manière dont, par son style, il utilisait les matériaux d’une langue donnée. Pour rompre avec les sentences du genre : « le style c’est l’homme », et sortir de l’idée que le style c’est la langue plus des « ornements » propres à chacun, Barthes a utilisé le mot langue : l’écrivain devait trouver sa langue, et les écrivains étaient des « logothètes » : des créateurs de langue. Il semble que le mot style puisse revenir maintenant … sans être trop chargé du poids du 19ème siècle, sans être ressenti comme trop vieillot !

« Dans l’atelier, ce qui compte c’est que l’auteur soit dans « son écriture », hors des stéréotypes« 

L’Inventoire : Aimez-vous les dictionnaires ?

Véronique Petetin C’est une passion. Tous. J’en ai de langues différentes, que je n’apprendrai jamais, mais qui sont là, comme des trésors. Et toutes les versions du dictionnaire français, (ah ! le dictionnaire historique Robert de la langue française) et les dictionnaires littéraires (comme dans la collection des dictionnaires amoureux chez Plon).) Mais aussi les dictionnaires de biologie, de philosophie… et tous ceux qu’ont peut trouver chez Bouquins, des mythologies, des symboles !

Pour l’atelier, j’invite chacun à venir avec des dictionnaires…

Quel est votre livre préféré qui travaille entre les langues, et qui vous inspire au quotidien ?

Véronique Petetin : Un livre préféré, c’est toujours difficile ! Mais il y a particulièrement le roman de Glissant,  Tout Monde.  Que personne n’est obligé de lire pour venir suivre l’atelier : ce sont les livres des participants qui enrichiront notre travail..

LInventoire

Véronique Petetin anime des ateliers d’écriture depuis 1984, en France et à l’étranger, auprès de toutes sortes de public. Elle a longuement travaillé aux ateliers Bing et vit maintenant à Dakar, où elle donne des ateliers d’écriture mais aussi des cours de communication écrite et orale. Elle écrit régulièrement dans la revue Études. Elle est l’auteure d’une thèse de doctorat de lettres sur Roland Barthes, qu’elle a écrite «pour parfaire sa formation à l’animation d’ateliers d’écriture».