“Un matin pas si ordinaire” d’Isabelle d’Arthuys et “Finistère” de Régine Zeidan

Il y a un mois, Hélène Massip vous a proposé d’écrire à partir de « Les orages » de Sylvain Prudhomme (L’arbalète Gallimard, décembre 2020). Parmi les 70 textes reçus, nous en avons sélectionné 10. Voici le texte d’Isabelle d’Arthuys et celui de Régine Zeidan.
Isabelle d’Arthuys
Un matin pas si ordinaire

Le réveil sonne et le ballet commence. Le lit qui grince et les portes qui claquent. Le sifflement de la tuyauterie juste avant le bruit de l’eau qui s’écoule de la douche. Les enfants ensommeillés qu’il faut extirper de leurs lits. Ils se les partagent. Le petit avec son père se laisse manipuler comme une poupée désarticulée. Un bras dans la manche du pull, une jambe dans le pantalon. Les chaussettes désassorties et le son râpeux du scratch des chaussures de tennis. Elle, se débat avec sa fille pour négocier sa tenue de la journée. Puis elle capitule devant son obstination. L’heure tourne. La cuisine est minuscule. Chaque geste est minuté, chaque mouvement réglé comme une chorégraphie par des années d’habitude. Les bols s’entrechoquent, les corn flakes pétillent dans le lait froid. Chocolat chaud et oranges pressées. Leurs corps se frôlent sans jamais se toucher et ils oublient. Leur rituel, cette caresse secrète au creux du poignet, pour se rappeler l’un à l’autre ; sans même réaliser, ils l’oublient.  Debout de chaque côté de la table, leur café à la main pendant que les enfants terminent leur petit déjeuner, ils se regardent sans se voir. Absents à leur amour, recouverts par la marée du quotidien, ils débarrassent machinalement la table. Manteaux, bonnets, écharpes et bousculade dans l’entrée. Dans l’ascenseur, le petit se rappelle de son sac de gym oublié. Le retard s’accumule. Lui emmène les enfants à l’école ; elle rejoint une réunion matinale au bureau. Ils se séparent sur le trottoir.

Régine Zeidan
Finistère

Lundi, décembre, Quimper, les ruelles pavées, les rideaux baissés des boutiques, la cathédrale au loin, tout me paraît sale sous les averses. Mon parapluie aux motifs emblématiques de Berlin protège mon visage de l’eau et des gifles fortes du vent en ce début d’après-midi.

Elle m’a donné rendez-vous sur le parvis de la cathédrale, je ne suis pas pressée, au contraire, être empêchée me plairait et je marche à petits pas tout serrés, hésitant encore et frôlant l’idée d’un demi-tour que je ne ferai pas, par loyauté envers moi-même et pourquoi pas par orgueil.

Au bout de la ruelle la place surgit comme une grande flaque immobile et déserte, je la traverse parée de mon bouclier, invisible, de courage et je la vois, mince silhouette sous la marquise du magasin de vêtements jouxtant la boutique de faïences.

Orange son manteau couleur de peau de citrouille, gris le chapeau qu’elle porte contre la pluie, gantées ses mains, slim son jean noir et hauts les talons de ses bottines…

Je m’approche, mes derniers pas vers elle me rappellent lui avoir demandé que la bienveillance soit aussi l’invitée de notre rendez-vous.

J’arrive plus près encore, nos regards se croisent puis se toisent, son apparence nette, lisse, tirée à quatre épingles, une allure de figurante pour magazine de mode ancre ma détermination à me conduire cette fois comme la plus forte, la grande, l’aînée.

Plus près encore… Un bref instant… Je n’ai plus peur.

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