db4cd97360a710cffa6dcac37dfa16efNotre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes

Du 25 février au 6 mars 2014, Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de Julian Barnes, Une fille, qui danse (Mercure de France, 2013). Une sélection sera publiée quinze jours plus tard dans les pages de L’Inventoire. Envoyez-nous vos textes à atelierouvert@inventoire.com

1. L’extrait

« Je  me souviens, sans ordre particulier :

– d’une face interne de poignet luisante ;

– d’un nuage de vapeur montant d’un évier humide où l’on a jeté en riant une poêle brûlante ;

– de gouttes de sperme tournoyant dans l’eau autour d’un trou de lavabo, avant d’être entraînées tout le long de la canalisation d’une haute maison ;

– d’un fleuve semblant soudain se ruer absurdement vers l’amont, sa vague et ses remous éclairés par une demi-douzaine de faisceaux de torches lancés à sa poursuite ;

– d’un autre fleuve, large et gris, le sens de son courant occulté par une forte brise agitant la surface ;

– d’une eau depuis longtemps refroidie dans une baignoire derrière une porte verrouillée.

Ce dernier souvenir n’est pas quelque chose que j’ai réellement vu, mais ce qui reste finalement en mémoire n’est pas toujours ce dont on a été témoin. »

2. Ma suggestion

Ainsi commence le dernier roman de Julian Barnes, Une fille, qui danse (2011 et Mercure de France, 2013) : par une série de six « éphémères », comme on nomme, par analogie avec ces insectes, ressemblant à de petites libellules, qui vivent au bord de l’eau pendant quelques heures ou quelques jours, ces notations de sensations fugitives venues de l’observation ou de la mémoire. Ce sont ici des souvenirs ténus, prélevés sur des expériences que le roman met d’emblée en suspens pour les développer par la suite, en une sorte de jeu de reprises et de variations extrêmement musical. Tous, bien sûr, sont en relation secrète avec l’expérience centrale élaborée par le récit. Tony, un jeune Britannique de la fin des années soixante, finit par « sortir » avec Veronica Ford, qui le fait beaucoup marcher.  Un jour, il comprend que sa belle sort également avec l’un de ses meilleurs amis, Adrian Finn. Il leur envoie une lettre plutôt rude et, quelque temps après, apprend le suicide d’Adrian. La seconde partie du livre se déroule quarante ans plus tard. Tony s’est fabriqué une vie « moyenne », quand son passé ressurgit par le biais d’une lettre de notaire. Le mystère du suicide d’Adrian ne sera vraiment levé qu’à la dernière page du livre.

Les éphémères, dans Une fille, qui danse, renvoient à l’époque de la liaison de Tony avec Veronica. On peut se prendre à rêver, dès la première page du livre, aux expériences fortes qui ont construit notre vie. Et si l’on « prélevait », semblablement, quelques éphémères sensibles à la matière de l’une de ces expériences, si on les notait, en quoi consisteraient-elles ? Pourraient-elles presque se suffire à elles-mêmes, comme celles de Barnes ? Et si vous en notiez quelques-unes, pour nous les envoyer – voire, qui sait, un jour, tirer le fil de l’expérience dont elles proviennent ?

3. Lecture

Julian Barnes, figure de la littérature britannique contemporaine, est né en 1946. Il est le seul écrivain étranger à s’être vu décerner successivement en France le Médicis et le Fémina. Il vit à Londres et a été récompensé du Man Booker Prize 2011 pour Une fille, qui danse. Narré avec une merveilleuse qualité d’humour mélancolique, le roman se développe comme une fable sur les pièges de la mémoire et sur la façon dont chacun s’arrange avec sa propre histoire, en tissant sans trêve les versions euphorisantes ou rassurantes qui l’arrangent. Le temps, l’Histoire, la mémoire et ses tours : toute l’œuvre de Barnes tourne autour de ces thèmes. On pourra s’en assurer en lisant, parmi ses nombreux romans et essais, Avant moi (Denoël, 1991), Une histoire du monde en dix chapitres et demi (Stock, 1990), l’essai Le perroquet de Flaubert (Stock, 1996 et prix Médicis essai), le recueil de nouvelles Pulsations (Mercure de France, 2011, et Folio) ou encore la promenade autour des thèmes favoris de l’auteur intitulée Rien à craindre (Mercure de France, 2009). J’ai lu Une fille, qui danse, la nuit, sans parvenir à le lâcher, entre trois heures et six heures du matin ; et, dans la matinée, j’ai annulé un rendez-vous et je l’ai relu.

Alain André

 

 

 

 

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