Vos textes à partir de Patrick Modiano: N. Vaissiere

IMG_1527Cette semaine, nous publions six textes en réponse à la proposition d’écriture de Solange de Fréminville à partir du roman de Patrick Modiano « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » (Gallimard, 2015). Voici celui de Nicolas Vaissière.

La plage de Sète

Une longue ligne droite entre mer et étang, qui poursuit la ville vers l’ouest. Ça porte le même nom mais ça n’a plus rien à voir.

D’abord il y avait les restaurants, construits en dur, tenant leur place en bord de route. Chacun sa portion de plage où la clientèle s’étalait sans se mélanger. On allait au « Spot » ou au « Kalinka », il fallait choisir. Les corps des femmes cuits au soleil à longueur de journée. Les cris des enfants, leur va-et-vient entre l’eau et les planches mouillées. Des silhouettes d’hommes à contre-jour, frappant dans un ballon, s’apostrophant. Trop mouvantes pour être fixées. Et cette fillette avec qui je jouais. Sa voix quand elle dictait la règle et l’éclat bleu-vert de ses yeux, qui me paralysaient. J’ai oublié son nom. Disparue un beau jour avec toute sa famille, sans explication.

L’espace était si vaste, si large, filant presque à l’infini, jusqu’à la pointe du Cap d’Agde à l’ouest.

Je marche sur une bande de sable similaire, des grains du même blond, mais ça n’a rien à voir. La plage est étroite, comme tassée, adossée à une promenade pour piétons et des parkings ponctués de sanisettes. La route déplacée au-delà, côté étang. Les restaurants repoussés plus loin sur le sable – des baraques temporaires démontées en fin d’été. Tout me semble rétréci, décalé. Et vide. Tout ce qui a surgi là, reconstruit après que la tempête a tout emporté. Trente ans déjà. Comment retenir ces images quand l’espace est à ce point transformé ? Elles flottent, non reliées, risquant à leur tour d’être effacées. Le même sable, pourtant. Le même nom.

Nicolas Vaissiere

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