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crédits photographiques: Betweeners

Par Elodie Gillibert

La première chose que j’ai remarquée en rentrant est infime: sur le mur de gauche, tout en bas, ton nom est encore gravé, discret et sibyllin, sauf pour ceux qui savaient que tu te faisais appeler « Will Garfield ». Tu m’avais dit dans un étrange sourire qu’il s’agissait littéralement d’un chat des champs perdu dans une gare de triage doté d’une valise vide et de trois kilos de paresse. Ca avait l’air ironique. Will, en anglais, c’est la volonté : tu n’en as jamais guère eu.

Curieusement, toi qui ne t’attachais à rien ni à personne, tu aimais ce studio standard et sans confort. C’est toi qui l’avait choisi. Et tu y as gravé ta marque avec le petit couteau que je t’avais offert, acheté rue Racine, dans les beaux quartiers que tu ne fréquentais pas. C’était une façon de garder une trace de moi, peut être.

Tu devais passer tout ton temps à rêver à ta fenêtre, aux aurores, ça te plaît, les aurores. Ou bien à contempler cette atroce peinture murale d’un navire de pirate plutôt kitsch. Tu aimais te voir en pirate, te déraciner de toute appartenance, et te saouler de café soluble avec ton bec Bunzen. Tu étais un jeune campeur démuni, aidé d’allocations, sans vouloir particulier, si ce n’est être nommé Garfield, partir en Afrique et voguer sur ton matelas percé, à la lueur orange de tes soleils irradiés d’un éternel présent.

J’ai aussi remarqué que tu n’avais rien emporté. Tout est encore au centre : matelas, bec Bunsen, même une vieille boîte de Ricoré. Tu ne possédais suffisamment rien pour partir en laissant tout.

Chacune de mes cartes postales a servi peu à peu à combler les fissures ici. Et j’imagine qu’un jour, toute fissure comblée ou trop envahi de moi, tu t’es senti appelé au départ, toi pour qui partir ou revenir n’avaient aucune importance, toi qui pensais que l’aventure n’existait pas.

À force de t’entendre parler d’Afrique, finalement c’est moi qui y suis partie. Juste après ton emménagement ici, il y a, combien, 5 ans déjà. J’y ai vu des grands horizons, des mers étales, des barques bleues et presque plates, des hommes en costume portant des mallettes menottées à leur poignet, d’autres gens démunis. L’Afrique aussi fait des affaires. Tu aurais pu m’écrire.

La voisine a perdu sa chienne, Lola. Elle se promène désormais seule au crépuscule. Ce soir elle a levé la tête vers moi, j’ai mimé tes habitudes : je l’ai salué comme toi, avant, quand tu saluais nos voisins et leur chien. Je me souviens. Elle a salué en retour, comme si c’était toi. Rien n’a changé, tout est toujours un peu là. J’écris assise sur ton matelas, la vue est la même et nos horizons ne portent plus la même figure. Il y a cette cicatrice dans le ciel, un rayon rouge comme une balafre. Ta fuite. L’enfance perdue. Tout est toujours un peu là et plus rien ne l’est vraiment. Ce lieu me nargue, comme les bougies d’anniversaire quand les êtres chers ne les soufflent plus avec nous.

Quel est l’infime mouvement de vent qui effondre un château de cartes ? Je m’étonne de voir jusqu’où va le culot de la vie. Sous quel pont te trouverai-je ? Qui habitera ici à ta place, dans ton chantier de l‘inachevé ? Qui appellera pour me prévenir ?

Une à une, j’ai enlevé les cartes postales sur ton mur et fait réapparaître les fissures. Les futurs locataires n’’auront qu’à combler eux-mêmes les creux.

Il reste ton vide et mes façons de te meubler malgré toi.

Voilà. J’ai rédigé l’annonce pour que l’agence trouve un nouveau locataire. Je l’ai recopiée et la laisse sous le poster de Garfield, comme une dernière trace de mon passage que tu liras si tu reviens. Tu seras prévenu, si tu reviens, c’est ce qui compte. Peut être sera-t-il trop tard et tu m’en voudras, mais je ne peux pas laisser ce studio vide. Il y a tant de gens qui cherchent à se loger quelque part.

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai eu besoin de leur parler de toi. C’est une question de continuité. La trace au mur ne s’effacera pas, et tu vivras toujours un peu ici, pour moi. La trace au couteau sur le mur en fait foi.

Il s’agit d’un espace rectangulaire de 30 m2 avec une grande fenêtre de mur à mur donnant beaucoup de lumière. La vue s’ouvre sur les toits de la ville et ses espaces verts. Le poster sur la gauche masque des défauts de peinture. Le dessin lui faisant face représente un bateau de pirates du XVIIIe siècle en mers du sud.

Quelques fissures seront à combler.

L’immeuble possède de nombreux avantages : rangements, eau comprise dans les charges, chauffage collectif, cave à vélos.

La pièce fut habitée par un étudiant qui a gravé son surnom au bas du mur de gauche d’un graphisme presque indéchiffrable. C’était mon fils.

Elodie Gillibert

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