Vos textes à partir de « Salina » de Laurent Gaudé

Il y a 15 jours, Sylvette Labat vous a proposé d’écrire à partir du roman de Laurent Gaudé « Salina, les trois exils » (Actes Sud, 2018). Parmi l’ensemble des textes reçus, nous en avons sélectionné cette semaine 10, publiés en 2 posts. Merci à tous de votre belle participation !

Nathalie Zimmerlin

Il avait loué une voiture et roulé jusqu’au puis de Guarapago. Avec le GPS, il trouva sans peine le village. C’était le dernier, avant le désert. Il coupa le moteur, observa les femmes qui se pressaient autour du puits. Cette image mêlée à la poussière ocre de la piste était la même que celle tapie au fond de sa mémoire depuis tant d’années, qui revenait certaines nuits le visiter. S’il tournait la tête, à sa droite, il savait qu’il verrait le muret au pied duquel on pouvait y trouver, un peu d’ombre. C’était ici et c’était il y a 20 ans. Il vit l’enfant adossé au muret et se rappela la chaleur. Il lui revenait dans la bouche la sensation de la soif extrême et au creux de son ventre le vide creusé par la faim et la peur. Il avait alors 5 ans et on l’avait laissé là. À travers le pare-brise, il vit une femme qui s’éloignait du groupe. Il la reconnut malgré les marques du temps sur son visage. Un visage dur, comme la vie ici. De la revoir, il en avait rêvé, parfois avec mélancolie, souvent avec colère et incompréhension. Il s’étonna aujourd’hui de ne ressentir face à elle qu’une grande pitié. Après la mort du père, un homme était venu, avait pris la place sur la couche de sa mère. Un jour, cet homme l’avait amené et laissé là en pleine chaleur. De cette chaleur, j’ai failli mourir et j’ai survécu. La femme s’apprêtait à reprendre la route, le dos cassé par la charge. Il s’approcha, la fixa : « Vieille femme, monte tes seaux dans la voiture, je te ramène ».

N.Z.

Framboise Guillouche

Dans la pénombre du vestiaire Eva se concentre pour calmer sa respiration, elle entend les premières notes du piano annonçant les exercices à la barre, des gouttelettes de sueur brûlent sa peau fragile. Enfin elle trouve ses demi-pointes planquées derrière la chasse d’eau des toilettes par les petites pestes qui volettent telle une nuée de poules dans la salle de danse.

C’est obligé qu’elle fasse le spectacle ? Telle une épée, la voix aigüe transperce ses tympans. La nuée se fige et l’observe prendre place au fond de la salle. La prof se détourne lâchement. Eva scrute ses chaussons de cuir rose tendus sur ses pieds gonflés de fureur. Chaque mercredi elle compte les lattes du plancher, endure la pluie de sarcasmes et de grimaces pendant que les autres s’enivrent de pirouettes et d’entrechats. La colère gonfle, élaborant des images de visages griffés, de mèches arrachées, de têtes cognées contre le sol inondé de larmes de pestes.

Un an plus tard, Eva sort de la piscine où elle nage avec bonheur chaque mercredi. Elle se fige soudain devant le panneau d’affichage, happée par une photo en noir et blanc annonçant le prochain spectacle de danse. On y aperçoit un visage de profil, gracieusement incliné vers la courbe d’un bras charnu et adorable. Séduite par l’expressivité du geste, Eva peine à déglutir en reconnaissant ses propres traits. Une larme ronde coule le long de sa joue. Ainsi c’est elle, la grosse, qui a été choisie pour représenter toutes les petites allumettes.

F.G.

Hélène Fanchini

Le placard

Elle aurait préféré être licenciée. Mais on ne se sépare pas des fonctionnaires, on les remise. Au bout du couloir. 

La trouve-t-il trop vieille ?  Pas à son goût ? Elle ne sait même pas pourquoi le nouveau lui a retiré ses dossiers et ses responsabilités. C’est ça le plus douloureux. Ne pas comprendre, n’avoir aucune explication. Juste un sourire condescendant.

Ne pas craquer. Faire semblant, rester courtoise, assister aux réunions, prendre l’air affairé, se cacher dans les toilettes pour pleurer. Ne pas craquer. Rester forte. Ne rien laisser paraître. Avoir l’air. Tout va bien. Plaindre les collègues débordés. Leur proposer de l’aide. Encaisser leur refus. Ne pas craquer. Surtout, ne pas lui faire ce plaisir.

Elle se demande qui, des deux, elle déteste le plus. Le jeune prétentieux aux manettes, ou la pimbêche qu’il a nommée à sa place ? Elle a honte de penser comme ça. Des trois, c’est sans doute elle-même qu’elle déteste le plus. Elle se méprise, n’a pas été à la hauteur, n’a pas su convaincre, n’est plus bonne à rien. Il a raison, elle est vieille. 

Elle craque.

Puis, elle se réveille. 

Elle a compris, elle n’y peut rien. C’est juste la roue qui tourne. 

Alors elle part. Un an sans solde, une année sabbatique, douze mois autour du monde. Quand elle reviendra, la roue aura peut-être tourné pour lui aussi. 

H.F.

Christiane Leydet

La demande

Quand elle se retourna, il était sur ses talons, et d’une certaine façon, il était déjà trop tard. La porte avait claqué. Il l’avait attrapé par le cou, de la même manière qu’il attrapait les poulets. Il l’avait poussée, elle était tombée, un cri mou à la bouche. Il l’avait recouverte, ses cuisses nues, sa chair pâle – écarte, aide-moi, je t’en prie, suppliant, oui, lui, suppliant – ses yeux à elle comme deux puits. Dans son ventre anémone il s’était enfoncé d’un seul coup. Plus tard, il ne l’a pas délivrée, il l’a tenue d’une main, longtemps – elle, absente, morte molle – disant qu’il n’avait pas voulu, qu’il la voulait, que ça le rendait fou, criant, presque – toi, jamais tu n’as dit, oui, peut-être, bientôt – implorant, encore. Elle tourne la tête. Il renifle doucement, laisse en s’essuyant des traces noires sur ses joues, lâche sa main, souffle – pardon, pardon, pardon, égrène, trois fois, se redresse, couvre les cuisses nues, couvre la chair pâle, s’appuie, se met à genoux, la prie en bafouillant, jamais plus – m’en irai, me tairai, t’épouserai – dis, parle. Elle se tait, voudrait se lever, quelque chose la retient, la paralyse – elle se demande comment, elle se demande quand. Lucas autrefois la poussait sur la balançoire. Lucas autrefois ne la quittait jamais. Lucas autrefois la poursuivait en criant que plus tard il l’épouserait. À présent, Lucas pleure. Elle le regarde, puis laisse aller son regard.

C.L.

Isabelle Vigier

L’oubliée

En temps normal on ne fait pas grand cas de ces êtres-là. Des inutiles, des bouches à prendre le pain des autres. Alors en temps de guerre ? C’est le front qui compte. Ils ne pourront jamais y monter, payer le prix du sang.

Christiane, la mère, perd la tête quand il a dix ans. Elle vaticine à voix basse dans la cour. Le père finit par la confier à l’institution. On s’occupera bien d’elle.

On a faim, froid, peur. Le marché noir ne pénètre pas chez les fous. Ils errent entre les murs abandonnés, la peau sur les os. Les rares soignants sont impuissants. Des herbes et de l’eau en guise de repas. Plus de médicaments pour apaiser un peu. Christiane rejoint les 45 000 morts de « l’hécatombe des fous ». C’était délibéré, mais on n’a rien pressé. Vichy avait d’autres chats à fouetter. L’indifférence du monde a fait son œuvre.

Bien après, rongé de détresse, le fils veut regarder au fond de l’angle mort. Il croise Camille Claudel. Il visite les lieux, consulte les archives. Où sont les images ? Il cherche. Maigre mémoire. Il croit devenir fou lui aussi.

Il ne sait qu’écrire. La vie il ne sait pas. Mais parler d’elle il n’a jamais osé. C’est le moment pourtant. Sinon il saura encore moins comment vivre, il restera avec sa colère. Des lâches, faire un grand feu, les y jeter.

Sa mère, on l’oubliera une deuxième fois.

Il se souvient d’elle, les larmes viennent, il ne les réprime pas, les lignes se forment sur la page. Il se rassemble, convoque les mots, fait un livre, dresse un rempart.

I.V.

Crédits photographiques: D.P.


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