Vos textes à partir de « Taba-Taba » de Patrick Deville

Il y a quinze jours, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du nouveau roman de Patrick Deville, Taba-Taba (Seuil, août 2017). Parmi les nombreux textes reçus, en voici 9 ! Merci à tous de votre participation !

 

Christine Lumineau

Une cour de ferme

De la route, on lit la pancarte LA PTE MORINIÈRE. On passe la barrière : d’un côté, une haie d’érables champêtres, de l’autre, soue, étable, grange, hangars, appentis, poulailler, maison. Une ferme tel un archipel. Dessert ces îlots, une cour, plutôt deux. Pourquoi l’ai-je oubliée cette petite cour en forme de L inversé qui jouxtait la maison. Mais j’évoquerai plutôt la cour de ferme, cet océan de terre, lieu de passage, d’agitation.

Je me souviens l’hiver des traces de la vie où la cour boueuse gardait imprimées des empreintes : pas, sabots, pattes, pneus. Je n’aimais pas cette cour, sale, triste, aux relents de fumier. J’eus honte  de mes chaussures crottées dans la cour de l’école.

Je peine à me souvenir, j’eusse parfois voulu oublier.

D’autres traces invisibles s’entrecroisaient car sans cesse on se déplaçait dans ce monde intérieur  : de la maison à l’étable, de la soue à l’appentis, du hangar au poulailler…

De l’extérieur, seuls entraient dans cet espace, des hommes : au quotidien, facteur et  laitier, en d’autres saisons, bouilleur de cru, tueur de cochon, scieur, conducteur de moissonneuse…

Ah, la moisson ! Aux heures brûlantes, la cour se faisait silencieuse. Je lisais allongée sur une couverture à l’ombre d’un chêne, lecture autorisée car eux se reposaient. Et puis, tout s’agitait, la moissonneuse arrivait ; pour nous, les enfants, la fête, nous tournions autour de ce monstre mécanique, riant, criant. Pour eux les adultes, il fallait faire vite, l’orage menaçait.

C.L.

 

Marie-Isabelle Piel

Au Bonheur des Dames

C’est sur la Place des Tilleuls, dans un village de Wallonie, que se trouve la boulangerie – salon de thé Au Bonheur de Dames dont la devanture, riche en arabesques et en motifs floraux, retient inévitablement le regard des passants. L’établissement affiche fièrement ses lignes courbes. Feuilles, tiges et lianes s’entremêlent avec malice.

Tous les dimanches de mon enfance, dès 1955, j’ai franchi cette porte. C’est en retenant mon souffle que je me dirigeais vers le comptoir, suivant le tracé de l’allée qui épousait les circonvolutions de l’estrade où se trouvait le salon de thé. Avec sa robe rose poudré et son chignon piqué d’une épingle à volutes, la vendeuse s’intégrait parfaitement au lieu. Murs et plafond étaient décorés de lignes ondulantes et de fleurs stylisées aux couleurs chaleureuses. D’une traite, je passais ma commande et observais ensuite le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Des dames buvaient leur thé tenant leur tasse du bout des doigts, assises sur le bord de leurs chaises, le dos droit et le port de tête impeccable. Pour ce rendez-vous hebdomadaire, elles  rivalisaient d’élégance avec leurs robes et accessoires raffinés: chapeaux à ruban, boucles d’oreilles, colliers,… Leurs parfums se mêlaient à ceux du pain frais et des pâtisseries. Et moi, je les regardais, remplie de fascination, de respect et de crainte. Elles me semblaient sorties d’un autre temps, d’un autre monde. Il m’est arrivé de me demander s’il eut été possible que ma mère se trouve parmi elles…

M-I. P

Clairon

Du grenier

C’est une maison carrée, une maison de pierre comme dessinée pour les poupées, porte en verre et barreaux de bois qui protègent du dehors. A l’intérieur, le sol est de tommettes, à gauche une cuisine laquée bleu électrique où ma mère s’affaire, à droite le salon-piano-cheminée, et une baie vitrée derrière laquelle pousse un jardin : carré de fraises, linge sur la corde attachée au poirier. Face à la porte d’entrée, le grand escalier mène au premier étage, si l’on veut bien suivre les lignes de fleurs rouges et roses sur la tapisserie. Là-haut, il y a deux chambres : celle des parents, moquette rouille, papier vert bouteille, alcôve, cachette secrète ; celle des enfants, les deux plus jeunes, lapins bleus peints sur les murs. Sur le palier, une échelle monte au grenier.

Le grenier, c’était mon grenier, d’où me parvenaient, de bas en haut, le son de la radio, le bruit du mixeur pour la soupe, ou le silence feutré, le pas du chat, les notes de piano, et une odeur de bois quand papa rentre du travail. Dans mon grenier, je suis bien. Parfois, lorsque j’en redescends, je glisse dans le vide, à cause de l’échelle, de l’étroitesse, à cause de la raideur, la maladresse. Je tombe sur le palier. J’aurais pu passer par-dessus la rambarde, voler dans la cage du grand escalier. Ce n’est jamais arrivé : chute sans gravité.

Très tôt j’ai su que l’on tombe, du nid, des nues, que l’on ne peut plus faire que ça, que l’on ne fera plus que ça, tomber de haut en bas, du grenier comme du reste.

C.

 

Michèle Bauve Caviglia

L’école primaire de filles 

Les collines de La Nerthe surplombent le petit port de L’Estaque. Quelques bastides cossues y côtoient encore les maisonnettes de pêcheurs.

Mais l’essentiel de cette économie a périclité. Il eût fallu que cet écrin calcaire aux eaux bleues restât à l’abri de l’inéluctable progrès des hangars de l’industrie poissonnière. Seul le nom des rues garde à ce jour la saveur iodée de l’ancienne activité. Rue de la Rascasse, Impasse du Mérou, Montée de la Sardine. Je n’ai pas connu cette « Montée de la Sardine » devenue « Boulevard Roger Chieusse » du nom, comme je l’appris plus tard, d’un jeune résistant tué à la Libération.

Nous devions parcourir à pied le méandre de ces rues jusqu’à l’école primaire des filles de l’Estaque-plage. De plage il n’y avait déjà plus et au détour des ruelles le bâtiment des filles se dissimulait derrière de hauts murs comme l’antre de quelque animal de légende. A l’ouverture de l’immense porte de bois, six platanes majestueux nous sautaient au visage.

Mais une fois admises en son sein, si nous étions bien sages, la géante nous gratifiait de quelque nectar chocolaté.

Longtemps je crus cette expérience réservée à l’école primaire de filles de l’Estaque-Plage. Plus tard je découvris le « lait Mendès-France », dont bénéficièrent tous les enfants des écoles. Au sortir de la guerre, le « Président du Conseil » l’avait imposée afin de « lutter contre la malnutrition et l’alcoolisme »

M. B-C.

Carine Rico

Ascension

Longtemps il se dresse, inaccessible.

Il trône dans la cour du collège. La silhouette métallique du poteau de basket me toise.

Assise parmi les pots de géraniums, je l’observais du balcon de l’appartement de fonction où nous habitions.

Son ossature de tour Eiffel imprimait sur le goudron des ombres géométriques qui s’allongeaient au coucher du soleil.

Jamais je n’avais considéré comme possible son ascension. Le temps passait, je grandissais, petit à petit, il fut clair qu’il me mettait au défi.

Si j’hésitais trop longtemps, je ne serais qu’une mauviette, à vie.

Le monument élevé sous mon nez me permettrait de narguer le destin qui m’avait donné une fragilité d’oiseau, une maigreur de roseau, un souffle de papillon.

Mes mains agrippent la première barre.  Je me balance. Les traces de rouille, sur mes paumes, attestent de mon exploit.

Je grandis encore et mes jambes s’enroulent au squelette d’acier. Mes tresses sages flottent à l’envers.

Je m’élève au premier étage. La perspective s’ouvre. Le ciel est partout.

Je suis dans le premier carré, je rêve d’atteindre le second, plus haut.

Il me faudra braver ma peur, trouver l’énergie.

Je persiste. À la force de mes poignets, je me hisse, je méprise l’apesanteur. Je suis une araignée qui règne sur sa toile de métal.

Je parviens à toucher le panneau. Debout, dans le ciel, j’intègre la résistance du vertical, et m’imprègne pour toujours de la coriacité des angles.

C.R.

 

Martine Guillot

« C’est aujourd’hui dimanche… »

Gare désaffectée. Passage à niveaux automatisé. Il aurait fallu un miracle pour qu’il en fût autrement !

Dans le jardinet, le puits.

Début des années 60, derrière le bosquet, le wagon aujourd’hui disparu. Ce mobil home de fortune nous accueille pour un mois de vacances. J’y vis comme une sauvageonne. Ma grand-mère y habite loin de tous. Depuis?

J’ignorais pourquoi  elle occupait un logement si peu conventionnel. Plus tard j’imaginerais. Elle accompagnait indéfiniment son fils aîné éloigné à tout jamais dans un convoi de déportés.

Ni eau, ni électricité, ni commodités. Dans la cour, le chien dissuade d’éventuels rôdeurs. A l’intérieur, nul confort. Le strict nécessaire. Seul luxe, le transistor. Il rattache notre univers au monde. Mère et grand-mère suivent l’actualité. L’union générationnelle se fait autour de la musique. Nous chantons. Nous dansons. Ma jeune tante m’initie aux danses de salon. Sa passion.

Je sais.

Samedi soir elle revêtira sa robe blanche imprimée de roses rouges. Elle ira au bal.

Je l’enviais et attendais fébrilement le dimanche matin. Dès son réveil elle me conduirait au puits. Là, tout en remplissant les seaux, elle tournerait la manivelle comme si elle projetait un film avec Jean Marais. Assise sur la margelle, j’écouterais le récit de sa Merveilleuse Soirée.

Réelle ?

Imaginaire ?

Qu’importe !

Elle m’invitait à partager ses rêves.

M.G.

Cécile Quiniou

Hors cadre

Je ne retournerai jamais voir ce qu’il y a derrière la porte cochère du 7 de la rue de Montmorency. Je sais que mon enfance y a laissé par pans entiers un univers fantasmé. Pendant quatre ans, chaque matin, les ventaux de cette porte se sont déployés en deux ailes puissantes pour m’accueillir. Ils se refermaient dés huit heures trente sur ma vie d’écolière, l’isolant du monde de la rue. A l’intérieur, des secrets semblaient exsuder de chacune des pierres des vieux bâtiments qui abritaient nos salles de classe. Je sens encore l’odeur du tabac flottant dans l’atelier de peinture qui s’ouvrait pour nous chaque semaine. C’était une petite pièce carrée à l’ambiance chaleureuse. Les murs, recouverts de feuilles blanches pour l’occasion, semblaient espérer beaucoup de nos inspirations naissantes. Elles s’inséraient sur une croûte multicolore  formée par les coups de pinceaux hors cadre, des élèves successifs. Puis, à l’heure de la récréation,  les histoires mystérieuses qui fabriquaient ce lieu nous étaient révélées de façon solennelle par les grands de CM2. J’appris ainsi, dés la première année qu’autrefois dans ces bâtiments, Marie Walewska avait reçu, en secret, Napoléon. Ce dernier aurait emprunté des passages souterrains encore existants. Nos jeux de cours ont consisté, plus d’une fois, à  rechercher ces galeries dont la supposée présence nous procurait autant d’excitation que de frayeurs. Des années après, je repenserai à ce lieu hors du monde, entre rêve et réalité.

C.Q.

Régine Zeidan

Kerdruc

Dès ton retour de l’école, ta mère te sommait de repartir « Va le chercher !»

Ils s’étaient encore disputés, il était une fois encore parti…

Une gauloise aux lèvres, il attisait un feu. Il travailla ensuite à obtenir des lattes de bois la rondeur de la coque du voilier en construction. Rassurée qu’il fût là, tu contemplas un instant ses mains et le bois fléchissant sous la langue des flammes.

Puis tu filas à l’intérieur cueillir un peu de paix.

À gauche, à l’entrée, une énorme machine couverte de sciure dévore l’espace. Au fond, dans la pénombre, le bureau où jamais personne ne s’assoit. Une mousse de copeaux couvre le sol de terre battue. Au cœur des remugles souples et blonds du bois coupé, scié, raboté, poncé, tu retrouves ton souffle.

L’atelier de ton père, tel un ventre t’enlace.

Les serre-joints te fascinaient au point d’en oublier leur nom. Ils t’apparaissaient plutôt comme des outils de torture et tu ne pris connaissance de leur fonction que bien plus tard.

Assise au milieu du désordre organisé des vis, des pointes, des marteaux, tu laissais enfin tes mollets se détendre.

Ton vélo flanqué contre le talus aux violettes,  ton père juste là… Cela suffisait à garantir ta sécurité. Tu aurais pu rester là l’éternité, t’endormir même, repue de fatigue sur le lit des copeaux tendres.

Tu venais de pédaler fort et longtemps.

Tu avais eu très peur des ombres, des fantômes,  en avalant les kilomètres de ruban de bitume traversant les bois noirs.

R.Z.

Deneb

Dessus-dessous

Enfant, je passais les vacances de Pâques chez mes grands-parents, dans un bourg de Bretagne intérieure. Leur maisonnette nichait entre deux jumelles qui abritaient l’une la crêpière et l’autre l’ancienne institutrice. Tout infusait dans un vent de crêpes délayée au crachin qui tombait, était tombé, ou tomberait, tandis que derrière la porte l’odeur chaude du café propageait la tendresse de  ma grand-mère. Le dimanche, Grand-mère invitait la famille.

Au centre de la salle à manger trône une table massive, cerclée de chaises surmontées par de petites têtes de lions sculptées, gueules ouvertes, crocs acérés. A défaut de mastiquer mon rosbif, j’y glisse les doigts, me fait croquer, me coince, parfois. Les adultes se lasseront vite des remontrances pour s’abandonner à quelque causerie dont je ne percevrai que le bruissement passionné.

Soudain lassée, je coulerais promptement sous la table. À ce moment du repas, les patins de feutre colorés auraient glissé des pieds et j’en ferais des fleurs, des maisons et des trains. Les charentaises et mules, vertes, rouges, à carreaux ou à pompons, s’agiteraient, se croiseraient, déclameraient des dialogues farfelus. Puis je chercherais des genoux. J’aimais ceux de mon grand père, qui étaient calmes et moelleux. Dessus,  je me loverais dans le flot de paroles.

Je ne remarquai pas qu’une autre chaise demeurait vide.

D.

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