Écrire avec « Taba-Taba » de Patrick Deville

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du nouveau roman de Patrick Deville, Taba-Taba (Seuil, août 2017). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 13 novembre à l’adresse atelierouvert@inventoire.com.

Petite précision: merci de nous envoyer vos textes sous format word (ou .odt) en times 12, interligne 1,5… et n’oubliez pas d’indiquer en haut de page votre nom (ou votre nom d’auteur) et le titre de votre texte ! Nous répondons à tous les envois, alors à très bientôt !

Extrait

« une porte monumentale »

« À la toute extrémité de l’estuaire de la Loire, au centre des terres émergées de l’hémisphère Nord, une porte en pierre dresse au-dessus du fleuve son arc de triomphe modeste et sa grille à deux vantaux. De monumentale elle n’a que le nom. Il fallait qu’il y eût au Lazaret un monument et ce serait elle, n’ouvrant sur rien, visible de loin par les navires à l’entrée du chenal, du même gris-vert que les eaux douces et salées qui se mêlent devant elle.

Ses barreaux métalliques ménagent un espace où je me glisse tous les matins de profil pour descendre sur la plage et m’accroupir comme un géant aux bords des trous d’eau qu’abandonne la marée au creux des rochers. Entre mes sandalettes, chacune de ces flaques est une réduction de mer intérieure avec ses falaises, ses végétations d’algues flottantes qu’il faut écarter comme une chevelure pour débusquer les crabes pince-sans-rire, suivre la  panique des crevettes transparentes et parfois des civelles ou des alevins de mulets. J’abandonnai ces histoires naturelles en 1965, lorsqu’il fut décidé que c’était assez, huit ans à l’intérieur d’un hôpital psychiatrique, même avec cette possibilité que m’offraient mes épaules d’hirondelle de me faufiler si vite hors de la cage.

Jamais jusqu’alors je n’avais employé le mot fou ni le mot estuaire. J’ignorais encore que lazaret pouvait s’écrire sans majuscule et qu’il était un nom commun. Ils vivent au Lazaret, disaient les gamins de Mindin, fils des marins-pêcheurs, en roulant des mécaniques. Chez les fous. Je haussais les épaules et n’essayais pas d’expliquer plus avant le bonheur de vivre au Lazaret vers lequel je rentrais à tire-d’aile. À l’intérieur, pour désigner le millier d’insanes qui nous entouraient, nous utilisions le mot Pensionnaires (…)

Si je ne faisais qu’apercevoir certains psychopathes agités, ceux dont le visage blême, la bouche ouverte, le regard révulsé vers le centre de leur cerveau et leur propre énigme étaient coiffés de casques en cuir brun, les autres déambulaient sur le sable des allées sous les pins, vêtus de drap bleu, avec des allures songeuses de philosophes antiques ou de traîne-savates, s’asseyaient sur les bancs pour deviser, se rendaient visite de pavillon à pavillon en fin d’après-midi. Parmi ceux-là se recrutaient mes grands camarades.

L’un d’eux surtout, un solitaire ténébreux connu sous le seul nom de Taba-Taba, pouvait attendre, si le temps le permettait, plusieurs heures assis sur les marches de la porte monumentale, balançant lentement le torse d’avant en arrière devant les eaux grises et vertes, et psalmodiant Taba-Taba-Taba/Taba-Taba-Taba, avec une coupure parfaite au milieu de l’alexandrin, le torse atteignant sa position basse à la fin du premier hémistiche, se relevant en prononçant le second sans même paraître en panne de clopes. C’était plus de quarante ans avant que la Poste ne gommât le mégot de Malraux sur ses timbres (…)

Mais Taba-Taba semblait invoquer autre chose, de plus grand et de plus mystérieux, confusément mais obstinément, les cheveux au vent, assis sur les marches de la porte monumentale, dressant sa belle gueule de poète ou de prophète déjanté au-dessus du fleuve. »

Proposition d’écriture

Le point de départ du roman est à la fois historique et personnel. En 1860, on construisit à Mindin, en face de Saint-Nazaire, juste au-dessus de Nantes, un lazaret pour la mise en quarantaine des troupes qui revenaient de la campagne du Mexique. Ce lazaret fut par la suite transformé en hôpital psychiatrique. Au début des années soixante (du XXe siècle), il est administré par le père du narrateur qui, enfant, vit donc dans cet étrange endroit.

La lecture des premières pages nous renvoie immédiatement aux lieux emblématiques de notre propre enfance ou adolescence. Faites-en une brève liste, puis choisissez-en un (peu importe qu’il s’agisse d’une chambre close ou d’un espace ouvert, d’un lieu de demeure ou au contraire de passage).

C’était quand, c’était où, ça ressemblait à quoi ? À la manière un peu de l’auteur et de sa « porte monumentale », cherchez le centre de ce lieu ; retrouvez, peut-être, un trajet emblématique (comme cette façon de se glisser de profil entre les barreaux métalliques pour se rendre à la plage) ; retrouvez la valeur de certains éléments (se glisser, « telle une hirondelle » ; parvenir aux flaques, qui deviennent une « mer intérieure » avec ses « falaises ») ; nommez ce que vous ignoriez alors (que le lazaret fût un nom commun, par exemple) ; proposez une description du « monde » tel qu’il vous apparaissait à partir de ce lieu (ici, binaire, partagé entre Pensionnaires et Personnel). Vous pouvez aussi  convoquer vos cinq sens (pas seulement la vue) : on entendait quoi ? Ça sentait quoi ? Ça avait quel goût ? On y touchait quoi ? Retrouver la posture qui  était la vôtre, au centre de ce souvenir. Repousser, même, l’espace et le temps : qu’y avait-il devant, derrière, à gauche, à droite, au-dessous, au-dessus, avant et après ? En bref, donnez à voir et à sentir ce lieu, le vôtre.

Puis relisez le texte de Deville. Aviez-vous remarqué l’usage étonnant qu’il fait des temps des verbes ? Ceci dès le premier paragraphe : présent de narration, puis imparfait suivi d’un imparfait du subjonctif (ce qui respecte la concordance des temps qui nous vient du latin, même si peu de personnes la respectent encore, surtout à l’oral), puis conditionnel et retour au présent. Voyez les paragraphes suivants, aussi bien : le lieu s’en trouve à la fois présent (ici et maintenant), passé (l’enfance), relié à d’autres espaces, d’autres époques.

Puis relisez votre texte et voyez quels temps vous avez utilisés. Ensuite, en modifiant vos phrases ou en en ajoutant, faites en sorte d’utiliser au moins cinq temps différents. Pour respecter la consigne mais surtout : pour voir ce que ça change, peu ou prou, ce que ça apporte (ou non)…

C’est un jeu ? Oui, mais qui peut devenir passionnant. Vous avez même le droit de tout réécrire. En tout cas : envoyez-nous le résultat (en 1 500 signes au maximum).

 

Lecture

  • Un écrivain de la mondialisation

L’Inventoire a déjà présenté dans cette rubrique deux romans de Patrick Deville : Peste et choléra en 2012 et Viva en 2014. Il s’agissait aussi de biographies, dont l’enjeu était de « sauver une vie » : celle d’Alexandre Yersin, élève de Pasteur et « inventeur » du bacille de la peste ; et celle de Trotsky, pourchassé par Staline jusqu’au Mexique où ses hommes de main finiront par l’assassiner.

L’Histoire avec un grand H est importante pour Deville. Elle semble commencer pour lui en 1860, au moment où, avec les débuts de la deuxième révolution industrielle, la France, l’Angleterre et l’Allemagne entreprennent d’européaniser la planète… Chez nous, c’est l’apogée du Second Empire. Des premiers ouvrages de Deville, parus chez Minuit de 1987 à 2000, je n’avais lu que Longue vue (1988) : ni le premier, Cordon-bleu (1987) ni le troisième (Le Feu d’artifice, 1992) ni le quatrième (La Femme parfaite, 1995) ni le cinquième (Ces deux-là, 2000). J’envisage d’ailleurs de combler ces insoutenables lacunes. J’ai lu en revanche ceux qu’il a fait paraître depuis 2004 aux éditions du Seuil, et qui entreprennent, tous, d’évoquer le processus de cette « globalisation » : Pura Vida. Vie et mort de William Walker (2004) ; La Tentation des armes à feu (2006) ; Équatoria (2009) ; Kampuchéa (2011) ; Peste & choléra (2012) ; Viva (2014 ; et, donc, Taba-Taba (2017). Cette suit d’ouvrages constitue une somme extraordinaire sur la façon dont l’Europe a produit la mondialisation et sur la façon, aussi, dont l’Histoire de la France elle-même s’inscrit dans celle de l’Europe tout entière.

  • Un récit de voyage, un roman historique et une biographie familiale

Taba-Taba propose une inflexion par rapport aux précédents. Certes, Patrick Deville veut toujours sauver des vies, mais elles le touchent de plus près, puisqu’il s’agit de sa propre famille, évoquée à partir des trois mètres cubes d’archives laissés à sa mort par sa tante Simonne, dite « Monne ».

Je l’ai lu passionnément. Taba-Taba est, d’abord, le livre d’un écrivain-voyageur infatigable. Le narrateur se vit comme un « fantôme du futur » organisant sans trêve ses « rendez-vous posthumes », si possible sans importuner les « dieux marionnettistes » qui décident de notre destin, c’est-à-dire en faisant confiance à toutes les coïncidences qui organisent notre vie. Comment faire autrement, d’ailleurs, si l’on prend en compte l’invraisemblable suite de hasards et de circonstances tant glorieuses que misérables qui font qu’on est venu ou non au monde ? Deville lui-même nous raconte comment sa naissance a dépendu d’un enchaînement fortuit de circonstances mineures.

C’est, ensuite, le livre d’un historien. Sa façon de lier les deux dimensions, d’une part celle du hasard, des détails déterminants, des coïncidences invraisemblables, d’autre part celle des tendances lourdes de la grande Histoire mondiale, rend son écriture véritablement hypnotique. On passe de 1957 à 2017, de 1975, avant le téléphone mobile et l’Internet, à 1800, quand la France, avec ses 20 millions d’habitants, comptait la moitié de la population de l’Europe et l’Europe le tiers de celle du monde ; des pastilles Pulmoll au vase de Soissons ; de la poche de Saint-Nazaire à Méroé découvert par le Nantais Frédéric Cailliaud ; de Macao à Managua, en une ronde hallucinante : celle du monde qui est le nôtre.

Et c’est, enfin, le livre d’un scribe. Il se promène au milieu de sa bibliothèque et parmi les méandres de ses infinies recherches documentaires comme au milieu de l’étrange confrérie que forment les scribes, dont certains n’ont jamais connu le papier imprimé, pas plus Suétone que Tacite ou Titu Cusi Yupanqui, le frère de Tupac Amaru, qui tint la chronique du siège de Cuzco par les Conquistadors, et auxquels il aimerait apprendre que, deux ou trois mille ans plus tard, d’autres scribes continuent de s’inquiéter de l’état du monde : « Nos inquiétudes sont les mêmes, la grande énigme d’être vivant et de devoir mener sa vie » (p.309).

A.A.

 

Alain André est l’auteur de romans, de fictions brèves et d’essais. Il est le directeur pédagogique d’Aleph-Écriture, qu’il a pris l’initiative de créer en 1985. Il vit désormais à La Rochelle, où il conduit divers ateliers d’écriture, notamment les modules de la « Formation générale à l’écriture littéraire » et un cycle consacré au Roman.

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