Vos textes, à partir du roman de Javier Cercas, « Le monarque des ombres » (2/2)

Il y a 15 jours Alain André vous a proposé d’écrire à partir du roman de Javier Cercas, « Le monarque des ombres ». Parmi les nombreux textes reçus, nous en avons sélectionné 8, que nous faisons paraître en deux articles séparés. Merci à tous de votre belle participation!

Robert Beltran

Son surnom était  « Chaparro », le trapu, mais il résonnait avec les chênes verts et rouvres des contrées de son pays, poussiéreuses et sèches. Il est mort, comme le poète, de tristesse et de désespoir, dans un village occitan après la traversée douloureuse des Pyrénées. Il n’était pas seul ; un demi – million de personnes l’accompagnaient. Une retraite, la « Retirada », une fuite éperdue, il y a quatre- vingt ans , pour arriver dans des camps de concentration.

J’aurais pu vous parler de Santos, tué par les phalangistes, dès le premier jour du soulèvement, ou de son fils Ramon assassiné à dix- sept ans, de tous ceux jetés dans des fosses communes y compris longtemps après la fin de la guerre ; les ombres du Monarque luttent contre la révision de l’histoire.

Chaparro,  ramassé sur lui-même, dégageait une impression de robustesse à toute épreuve. Son aspect massif l’enracinait dans sa terre de paysan aragonais. Il était mon grand-père. Son héritage, c’est son histoire, sa mémoire vive, les mythes élaborés autour de cette guerre d’extermination. Son héritage, c’est de ne pas accepter, qu’au prétexte du «  passage du temps », l’histoire soit révisée, surtout quand ressurgissent les démons d’antan. Mais comment parler de ce temps, comment transmettre la mémoire, fragile, volatile ?

Les écrivains ne peuvent tricher avec les faits. Sur un mur de photos, lors d’une commémoration, celle de mon grand-père de profil, à son arrivée en France, photo anthropologique !

R.B.

Véronique Macabéo

Oncle Pierre

En fait de pierre, c’était un petit caillou lisse, vite emporté par le roulis loin d’un essaim de sœurs presque bonnes, à la tendresse en noir et blanc et pliée au carré. Petit Poucet des mers, il était parti tôt, avalé par l’horizon, dans le sillage de lointains ailleurs bigarrés.

Quand il descendait – rarement – de son rafiot, un singe sur l’épaule, ses grimaces ravissaient un chœur de neveux épaté. Ils sentaient bien que cet oncle pour rire était de leur côté, d’aussi loin soit-il revenu. De fait, il semblait n’avoir jamais complètement quitté les rivages brumeux d’une enfance à marée basse, vite tue.

Rêveur et élégant, il a cinglé en solitaire jusqu’au ponant en se moquant du grand sablier, ne laissant sur son passage qu’un discret parfum iodé.

Une génération plus tard, un destin farceur m’a fait quitter une maison peuplée de frères. Du haut de mes propres vaisseaux, j’ai dépassé d’autres amers, à la recherche, moi aussi, de matins plus légers et plus clairs.

 Après de belles traversées mais aussi quelques avaries, mon odyssée à moi m’a lentement mais sûrement ramenée au port, sans savoir, d’ailleurs, si c’était le bon.  Ni singe ni grimaces, mais les cales chargées de soie, d’épices, de poussière et de rubis – et aussi probablement de quelques douteuses verroteries.

Dommage que nos routes ne se soient pas davantage croisées… Il m’arrive cependant d’entendre parfois, friselant l’eau du port, un discret ricochet venu du large fendre l’eau jusqu’ici.

V.M.

Hubert le Mosellan

Hubert était boulanger, fort en gueule et communiste. Né en 1917 à Thionville, d’un père allemand et d’une mère française, il rencontra Adrienne, l’unique sœur de mon père, en 1939, alors qu’il venait annoncer à mon grand-père l’arrestation de son cousin Pierre. Il épousa ma tante en mai 1942, fut mobilisé par la Wehrmacht début 1943, envoyé au Danemark, où il passa sa première permission au trou pour insubordination, puis affecté à Monte Cassino, où ma famille perdit sa trace, jusqu’à son retour triomphal en 1945. Il avait déserté, s’était caché chez des partisans italiens, avant de rallier l’armée américaine, puis les troupes du général de Montsabert, réussissant le tour de force d’être parti à la guerre comme soldat allemand et d’en revenir comme soldat français. 

Mon oncle Hubert cristallisait, à lui seul, tout ce qui opposait mes parents. Mon père, fils d’ouvrier, vouait un profond respect à son beau-frère et je soupçonne que le lien familial, qui les unissait, l’aidait à surmonter sa culpabilité d’avoir échappé à la mobilisation en raison de sa nationalité italienne. Pour ma mère, fille d’un ingénieur des Mines, dont la famille s’était réfugiée à Toulouse pendant la guerre, chez un cousin notaire, mon oncle était un être frustre et mal éduqué, qui buvait trop, parlait cru et lui rappelait qu’elle avait épousé un homme d’une condition beaucoup plus modeste que la sienne. Ne sachant pas si je devais admirer ou mépriser Hubert, je le craignais. 

H.lM

Christine Lumineau

C’est un bel homme, certes un peu maigre, le plus grand d’une fratrie de huit enfants, né le dernier jour de l’année 1959 en Mayenne, là où l’électricité n’atteint pas encore les fermes reculées. Orphelin de père à 15 ans, le travail de la terre aurait pu s’imposer mais il en décide autrement ; user de ses mains, les lier à une matière, le bois : il sera menuisier, il le sait depuis toujours. À 16 ans, il fabrique des cercueils, quitte cet horizon clos, part faire le compagnonnage, revient, crée une entreprise, s’esquinte les doigts de la main gauche, réussit le concours de meilleur ouvrier de France. À 56 ans, il cède l’atelier, devient professeur de menuiserie dans un lycée technique : transmettre l’attachement au travail ‘bien fait’, à une matière dont il garde un véritable amour.

Attachement, un autre, celui in-utero qui nous liait l’un à l’autre, que j’ai brodé points par points, vision intime de notre gémellité ; je le regarde ce frère jumeau, héros ordinaire, impressionnée par son courage, sa détermination, son engagement au travail, sa fierté d’enseigner aux jeunes comme il les nomme, boucle heureuse qui se ferme après avoir longtemps exercé un travail manuel ; et puis, l’orage, la tornade survient dans sa vie intime avec la maladie qui fracasse. Devenu aidant, vivant l’impensable, l’inexprimable, l’ouragan l’a mis à terre mais une force incroyable l’a ramené à la vie, dans la vie. Où puise-t-il cette énergie, des autres, de lui-même ?

C.L.

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