Fossile 6203_optDu 4 février au 14 février 2014

Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du livre de Jean Echenoz, 14 (Editions de Minuit). Une sélection de vos textes sera publiée quinze jours plus tard. Envoyez vos textes à atelierouvert@inventoire.com

1. L’extrait

« Ç’avait plutôt pas mal été non plus, dans le train, sauf le confort. Assis par terre on avait dévoré les provisions, chanté toutes les chansons possibles, conspué Guillaume et toujours bu nombre de coups. Dans la vingtaine de gares où le convoi s’était arrêté, on n’avait pas eu le droit de descendre pour jeter un coup d’œil sur les villes mais au moins, par les fenêtres aux vitres baissées laissant entrer un air trop chaud, presque solide et pointillé d’escarbilles – chaleur dont on ne savait plus si c’était celle du mois d’août ou de la locomotive, sans doute les deux se grimpant l’une sur l’autre -, on avait vu quelques aéroplanes. Certains, en vol, traversaient le ciel parfaitement lisse à des hauteurs diverses, se suivant ou se croisant sans qu’on pût supposer dans quel but, d’autres étaient posés en désordre, entourés d’hommes à bonnet de cuir, sur des champs réquisitionnés qu’on longeait. »

2. Ma suggestion

C’est le premier paragraphe du quatrième chapitre de 14, de Jean Echenoz (Minuit, 2012). Un chapitre d’ambiance, tenté par le burlesque. Cinq hommes partent à la guerre. Le lecteur sait qu’une femme attend le retour de deux d’entre eux, mais elle semble déjà loin, Blanche, tandis que le convoi rapproche les soldats du front. Les hommes ne s’appartiennent plus, ils sont pris dans une machine, celle de la mobilisation, et dans un espace, celui du train. Deux pronoms dominent ce paragraphe (et beaucoup d’autres) : le « on » et le « ça ». Le lecteur se prend dans cette pâte pronominale anonyme, qui signale la présence du groupe, l’écoute d’un moi réduit à l’observation du monde extérieur, comme d’un spectacle (les aéroplanes), ou à des impressions moins personnelles que corporelles (la première phrase). Vous souvenez-vous – ou pouvez-vous imaginer – des situations analogues ? Internat, prison, famille, activité sportive ou du moins collective ? Pourriez-vous en restituer l’atmosphère en vous en tenant à ces pronoms, « on », « ça », en ne vous accordant qu’une seule exception (un seul autre pronom, une seule fois) ? Et si vous l’écriviez, pour nous adresser le résultat (un à trois feuillets) ?

3. Lecture

Jean Echenoz est né à Orange en 1947. Il a obtenu le Médicis 1983 pour Cherokee et le Goncourt 1999 pour Je m’en vais. 14 est son quatorzième texte publié chez Minuit. L’auteur y poursuit des explorations qui ne se cantonnent plus au monde contemporain. Le lecteur se dira peut-être : quoi ! La guerre de 14, une fois encore ? Après Genevoix, Cendrars, Barbusse, Céline et tant d’autres ? Mais Jean Echenoz parvient à nous saisir, non sans une affectation de légèreté distanciée quelquefois irritante, en nous livrant une épure de 16 000 signes : le ballet de l’amour et de la mort, l’opéra du sordide. Un récit resserré autour d’une destinée, celle d’Anthime. Et une méditation mélancolique, heureusement chargée d’empathie, servie par une phrase narrative d’une maîtrise parfois saisissante autour du destin d’un pays, la France.

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