Prenez un fait réel, passez-le au tamis de votre subjectivité et transformez-le en roman, voilà une technique explorée par de nombreux auteurs, dont Colum Mc Cann, qui s’est efforcé dans son oeuvre de « traduire « la course folle du vaste monde ».
« Si tu te préoccupes d’autre chose que de toi-même, tu seras libéré. Tout ce que tu sais trouvera sa place dans tout ce que tu imagines. Tes personnages paraîtront plus vrais lorsqu’ils résulteront librement d’un acte créatif », conseillait l’auteur dans Lettres à un jeune auteur (Belfond, 2018).
Mais comment se libérer de soi-même, de ses propres limitations ? Il faut enquêter, beaucoup enquêter pour se libérer… A partir des données collectées et des impressions rassemblées sur le terrain, on peut se lancer dans l’écriture. Investigation et écriture peuvent avancer de manière concomitante. Car, comme nous le disons souvent en atelier chez Aleph, l’écriture mène elle aussi l’enquête, elle permet d’éclaircir le sujet. Mais comment avancer sur cette étroite ligne de crête entre faits réels et fiction ?
Une fois encore, l’écrivain irlandais s’y est essayé en 2016, avec le sujet ultra inflammable du conflit israélo-palestinien et a publié, quelques années plus tard Apeirogon (Belfond, 2020), un livre, dont l’actualité est toujours – si ce n’est plus – brûlante.
Pour donner à entendre la diversité des points de vue, Colum Mc Cann ne s’est pas contenté d’une seule voix, il en a tout d’abord choisi deux. Celles de l’israélien, Rami Elhanan et du palestinien Bassar Aramin, qui ont, tous deux ont perdu une fille dans ce conflit. A 13 ans, Smadar Elahan est morte dans un attentat-suicide à Jérusalem ; à 10 ans Abir Aramin a reçu une balle dans la nuque alors qu’elle achetait des bonbons pendant la récréation.
Colum Mc Cann ne s’est pas contenté d’un genre pour explorer cette situation géopolitique si complexe. Apeirogon plus qu’un roman, est un ovni littéraire qui mêle fiction et non fiction. Cela permet à l’auteur de tisser une toile où se croisent notamment politique et religion, faits historiques et données géographiques… C’est « un récit qui, comme tous les récits, entrelace des éléments relevant de la spéculation, de la mémoire, des faits et de l’imagination. », car « Bassam et Rami m’ont autorisé à modeler et à transformer leurs mots et leurs mondes. » explique l’auteur dans les notes en exergue du roman.
La forme fragmentaire, que l’auteur a choisie lui permet de traduire l’immense complexité de la situation géopolitique. Apeirogon est en effet le nom d’une figure géométrique au nombre infini de côtés. Pour nous donner à entrevoir la multiplicité des angles par lequel on peut s’attaquer à cette réalité, il nous donne à lire mille fragments qui semblent à la fois éparpillés mais aussi composer un même ensemble.
« Bassam maintenait divers morceaux à flots dans son esprit, il les essayait pour en mesurer la taille, les réagençait, sautait autour, jonglait avec eux, brisait leur linéarité. », Colum Mc Cann opte pour le même procédé que son personnage.
Cette forme permet au lecteur de s’adonner à l’exercice d’empathie radicale qui compte tant pour l’auteur. Cet exercice d’empathie est également celui que portent les deux protagonistes de cette histoire. Ces deux amis qui combattent ensemble pour la paix.
« N’écris pas ce que tu sais, aborde plutôt ce que tu as envie de savoir. » Voilà le conseil de Colum Mc Cann pour se lancer dans l’écriture.
Camille Berta
Pour aller plus loin : suivez le module 4 de l’Ecole d’écriture d’Aleph : Ecrire à partir du réel