À quoi servent les ateliers d’écriture ? Par Alain André

Des ateliers d’écriture naissent chaque jour en France, aujourd’hui comme depuis le début des années quatre-vingts. Il est temps d’esquisser un bilan de ces drôles de machines. Elles sont aujourd’hui le support privilégié de l’une des « pratiques culturelles » préférées du grand public adulte. À quoi servent-elles au juste ? Alain André suggère quelques réponses, aiguisées par son expérience d’écrivain et de fondateur d’Aleph-Écriture.

A quoi servent les ateliers d’écriture ?

1. À rien ?

Au petit matin du 4 novembre 2011, je me trouvais dans la chambre 805 du « Golden Tulip Hotel de Ville », à Beyrouth, prêt à ouvrir une formation destinée aux animateurs de l’association « Kitabat »[1], l’association libanaise d’ateliers d’écriture. La veille, Georgia Makhlouf, présidente de l’association, m’avait rappelé que je participais à une table ronde, au Salon du livre de Beyrouth, sur le thème : « À quoi servent les ateliers d’écriture ? » Pendant ce rappel, j’avais revu le visage de ma fille de trois ans qui, lorsque je lui posais une question dont elle ne connaissait pas la réponse (rarement, à vrai dire), se contentait en général de répéter la question : « Oui, à quoi ? »

La réponse de la majorité des écrivains, en France, est assez facile à résumer : « À rien ». À quoi bon, en effet, suggèrent-ils, aider à écrire des gens… qui ne sont pas capables d’y arriver tout seuls ? Pourquoi, en outre, perdre son temps à les regarder écrire « pendant qu’ils pissent de la mauvaise copie, au lieu d’écrire soi-même », comme me le demanda un auteur qui avait essayé et n’avait guère envie de renouveler l’expérience. A fortiori si l’on est convaincu qu’écrire est affaire de talent, de génie natif, voire de grâce, comme le croient volontiers les héritiers du catholicisme et du romantisme ? Puisque, comme l’écrivait naguère un plumitif du Figaro, l’atelier d’écriture « n’est pas dans l’esprit français ? »

D’autres, qui en ont pourtant conduit en nombre, s’interrogent en tant qu’animateurs, comme Anne Roche qui fut la première à introduire les ateliers dans la bergerie de l’université française : « Écrire ou faire écrire : faut-il choisir ? », s’interrogeait-elle lors du colloque de Cerisy consacré en juillet 2011 aux ateliers d’écriture a visée littéraire. Et plus précisément : n’est-il pas prudent « de taper toujours sur le même clou », si l’on souhaite l’enfoncer profondément ?

Je me propose de laisser de côté ces états d’âme empreints de scepticisme. Si la question est posée, c’est que la petite planète des ateliers tourne, et comment ! On peut en juger par la centaine de programmes de Masters de création littéraire dispensés dans les universités américaines. Elle tourne aussi en France : il en existe dans la moitié des universités, même si leur statut reste périphérique. Des centaines d’associations en proposent – plus de quatre-vingts pour la seule région Midi-Pyrénées, selon une enquête de la Boutique d’Écriture du Grand Toulouse. Des milliers de participants enthousiastes les suivent (plus de trois mille par an pour le seul centre de formation Aleph-Écriture), le plus souvent en payant de leurs propres euros pourtant menacés par une crise financière que nous n’avons pas fini de traverser. Au lieu de nous demander avec suspicion à quoi servent ces ateliers, demandons-nous plutôt… ce qu’y trouvent les personnes qui les suivent.

2. À remplir un vide ?

La première raison de ce succès est liée à une carence, évidente, du système éducatif français. Les classes de « rhétorique » ont été supprimées en 1901, nous rappelle Gérard Genette[2]. Fin des exercices pratiques de littérature, même si ceux-ci étaient fortement marqués par une pédagogie normative de l’imitation. Bref, tout au long du vingtième siècle, l’enseignement secondaire et l’enseignement universitaire des lettres, en France, sont restés obsédés par la lecture et l’exégèse, au détriment de l’écriture dite créative. En outre, on y a enseigné les classiques au détriment de la littérature contemporaine, avec une obstination qui la vouait au patrimonial : comme l’écrivit Michel Butor, l’université française a l’amour prudent : elle préfère les écrivains… morts.

Les ateliers français sont donc nés dans une période de forte contestation institutionnelle (les années 68) et surtout, sauf exception, hors de l’Éducation nationale, dans ses marges ou dans les espaces qui la contestaient : écrivains expérimentant la productivité des contraintes au contact de mathématiciens[3]; enseignement spécialisé, avec l’expérience pionnière d’Elisabeth Bing dans un établissement accueillant des adolescents réputés caractériels[4] ; mouvements pédagogiques, comme le G.F.E.N. et le mouvement Freinet[5].

Cette position marginale n’est pas résolue. On évoque pour bientôt la création d’une thèse de création à la façon américaine (l’auteur écrit un ouvrage littéraire et le double par l’analyse théorique du processus de sa production). On plaide pour le recrutement à venir, comme dans les écoles des Beaux-Arts, d’enseignants d’écriture créative « à double cursus » (dotés d’une thèse de création et auteurs publiés). Mais pour l’heure, le paysage reste vide de toute école d’écriture institutionnellement reconnue. Restent donc… des associations et une société de formation (Aleph-Écriture). Ce sont des lieux fortement investis et fréquentés, même si l’absence de soutien officiel ne les aide pas à s’imposer dans le paysage de l’enseignement artistique.

3. À faire découvrir la littérature contemporaine ?

L’une des fonctions des ateliers est de combler un autre vide, qui s’est peu à peu creusé entre la littérature la plus exigeante et le grand public. L’affirmation, dans les années soixante, d’une littérature innovante, mais difficile, voire expérimentale – la génération dite de la nécessité, avec Bataille, Blanchot, Becket, Des Forêts, etc., puis le nouveau roman – a creusé l’écart existant entre les codes auxquels le grand public était habitués (ceux du roman conventionnel, de Paul Bourget à Anatole France ou Henri Troyat) et ceux des déconstructions conduites par Claude Simon, Nathalie Sarraute, Michel Butor et autres Robbe-Grillet, sans parler de Marguerite Duras, Claude Ollier ou Jean Ricardou.

Dans ces conditions, les ateliers littéraires ont contribué à former de nouvelles générations de lecteurs. Quiconque les a fréquentés sait que ces « passeurs » que sont les animateurs ou formateurs en écriture, écrivains ou non, sont avant tout des passeurs de livres. Le dispositif de l’atelier, d’une plasticité remarquable, a répondu à de nombreuses urgences, mais d’abord à celle-ci : réveiller l’amour de la littérature dans le cœur des lecteurs. Il a permis à ses participants de faire dialoguer de nouveau leur expérience de la vie avec les mots de la littérature. Écrivant la vie, la leur, quelle que soit la forme générique de ces écritures, ils ont réinvesti les livres, redonné ses lettres de noblesse et ses droits à des humanités qu’ignorent nombre des nouveaux barbares à Bac + 8 qui nous entourent[6].

D’autres dispositifs ont participé à cette entreprise : les clubs de lecture, lectures publiques, rencontres avec les écrivains, résidences d’auteurs et autres maisons de l’écriture et de la littérature. Mais les ateliers d’écriture y occupent une place vibrante : celle du lieu où la littérature s’invente activement, sur la page, avec ses lecteurs.

L’atelier constitue un dispositif précieux, permettant, à des gens qui ne le fréquentent pas a priori pour « devenir écrivains », de vivre une expérience exceptionnelle. On s’y approprie la littérature de façon concrète, en expérimentant les pistes d’écriture qu’il suggère, en croisant ses propres textes avec les procédés des auteurs contemporains, en échangeant avec des lecteurs. Chacun y apporte ce qu’il a de meilleur, dans un cadre garanti par l’intervenant : bienveillant, attentif aux règles qui rendent possible pour chacun la fragilité du geste de créer, exigeant quant au résultat sur la page, mais avec un tact requis par la dimension processuelle du travail engagé. On n’y juge pas de textes gravés dans le marbre, on accompagne les étapes d’une aventure potentiellement infinie. Les lecteurs y sont ces « amis favorables » dont tout créateur, nous indique Didier Anzieu, a besoin[7] : des « lecteurs privilégiés », disons-nous à Aleph, qui ont accès au texte dans le mouvement, fragile, incertain, ouvert, de sa production. On y découvre peu à peu, non seulement quelques potentialités insoupçonnées du langage, mais quelques capacités personnelles jusqu’alors inemployées. On y devient capable, un peu plus, non pas tant de « s’exprimer » que de « penser » sa propre expérience du monde, des autres et de « la vie ». Ces expériences sont à la fois riche de sens et « riches de l’autre », à une époque où ce genre de partage et de rencontre est à la fois peu considéré et plus que jamais nécessaire.

La littérature, ici, ne se réduit pas à un « corpus » patrimonial. Bien au contraire, elle est réinventée en tant que cette discipline qu’Aristote, déjà, tentait de définir en précisant qu’elle portait sur le « vivre ensemble ». On voit, ainsi, que le vide institutionnel dont je parlais a un retentissement plus grave : il engendre un vide citoyen, politique, que nombre d’ateliers s’emploient à combler. Michel et Odette Neumayer, par exemple, membres du G.F.E.N., ont franchi le Rubicon de l’atelier littéraire en inscrivant les démarches, passionnantes, qu’ils inventent, sous le signe de la « culture de paix » prônée par l’U.N.E.S.C.O !

4. À former des écrivains ?

Le « vide » présente une dernière dimension, et non des moindres. Il renvoie aussi à l’absence, pour cet art qu’est l’écriture, de l’équivalent de ce que sont pour les autres disciplines artistiques conservatoire, écoles de danse ou des beaux-arts.

À la fin des années soixante-dix, jeune professeur de lettres mal remis de mon engagement politique à l’extrême-gauche, tentant de renouer avec l’amour de la lecture et de la littérature qui avait été le mien aussi bien pendant les années du lycée que pendant celles des classes préparatoires et de l’université, je m’étais remis à écrire. Nous nous retrouvions parfois à quelques professeurs de lettres et auteurs débutants comme moi-même, il y avait là Jeanne Benameur, Denis Montebello, ne connaissant encore ni le moindre écrivain publié ni le moindre éditeur. Nous tâtonnions, nous savions seulement qu’il nous manquait un lieu pour travailler nos textes. J’ai fait venir Elisabeth Bing, un week-end, et fini par quitter La Rochelle pour la banlieue parisienne, puisque cette Madame Bing, parisienne, proposait… le seul atelier littéraire existant encore, en France, pour le grand public. La leçon de ce modeste exil, je l’ai trouvée sous la plume d’Annie Mignard en 1985 : « On n’est pas génial tout seul. Même si écrire est l’acte le plus personnel qui soit, encore faut-il, pour approcher de ses limites, que l’époque vous porte, qu’un milieu vous stimule. Si l’un et l’autre font défaut, reste à chercher ce référent manquant dans la confrontation avec ses semblables de toutes sortes. Alors, on sent la force… »[8]

Les ateliers ont servi et servent encore à ça, pour moi et pour beaucoup d’autres, de plus en plus nombreux. J’ai appris ailleurs – en écrivant des manuels scolaires ou para-scolaires, par exemple, en envoyant des nouvelles à des revues. D’autres commencent par la littérature pour la jeunesse, par la conception-rédaction, qu’importe. Tôt ou tard, cette « confrontation » est indispensable. Les « pionniers » des ateliers, en France, n’avaient rien publié quand ils commencèrent à en suivre ou à en conduire : ni Elisabeth Bing, ni Anne Roche, ni Olivier Targowla, ni moi-même, pour m’en tenir à ceux que je connais un peu. Ils l’ont fait depuis, bien sûr, comme bon nombre d’animateurs d’ateliers, comme leurs participants, de plus en plus souvent (je pense à Tatiana Arfel, à Dalibor Frioux, à d’autres). Aux États-Unis, c’est la réputation des auteurs qui avaient suivi des ateliers qui suscita leur impressionnante expansion au cours des années soixante-dix : on savait que les Raymond Carver, Flannery O’Connor et autres John Irving y avaient appris le métier. Tout ne s’y apprend pas, sans doute, l’obstination au travail comme le besoin d’écrire sont des paramètres sur lesquels seuls les auteurs eux-mêmes peuvent « travailler », mais l’essentiel des petits métiers qui font le travail de l’écrivain peut y être identifié et approprié.

Je sais ce que les ateliers m’ont apporté. Un meilleur ancrage dans la littérature contemporaine (merci Élisabeth Bing). L’essentiel des techniques dont j’avais besoin pour produire mes propres ouvrages (merci aux ateliers que j’ai conduits, notamment sur le roman, l’essai, l’autobiographie et le fragment, de m’avoir obligé à penser tant d’indispensables tours de mains). Cela signifie que les ateliers ont pour horizon, dés lors qu’ils ne s’adressent plus à des débutants, mais à des personnes qui se confrontent à l’écriture de livres aussi aboutis que possible, la formation professionnelle des auteurs (initiale et continuée). Aleph fait partie d’une association européenne qui rassemble plus de dix écoles d’écriture, de l’Institut poétique de Vienne à la Scuola Holden de Turin, de l’Académie de littérature de Prague à l’École des Beaux-Arts d’Orivesi, en Finlande.

Cela, ce n’est plus tout à fait le roman de fondation, parfois héroïque, parfois discutable, des ateliers d’écriture de toutes sortes ; c’est déjà l’histoire de nouveaux dispositifs institutionnels – formation professionnelle des auteurs, création d’écoles d’écriture -, au sein desquels, cependant, les mêmes batailles idéologiques devront encore être conduites : pour une pédagogie socio-constructiviste (visant l’autonomie plutôt que la satisfaction narcissique d’un gourou) ; et pour une conception exigeante du processus de création. Mais ces nouvelles aventures procèdent du même mouvement que le premier geste, de suggérer d’écrire, là, tout de suite, et de lire. Et de la même affirmation : non, personne ne peut prétendre être génial « depuis le berceau », et écrire peut « s’apprendre ». De sorte que c’est l’aventure des ateliers qui continue.

Alain André

L’Inventoire publiera prochainement une interview d’Alain André à l’occasion de la sortie en février se son livre: « Devenir écrivain et se faire publier » aux Editions Leduc.

[1] L’association est adossée à l’action d’une association antérieure, Assabil, dont l’objet est de développer un réseau de bibliothèques au Liban, avec l’aide notamment de la région Ile-de-France.

[2] Cf. Gérard Genette, Figures II, « Rhétorique et enseignement », Seuil, 1969.

[3] Allusion aux travaux de l’OULIPO, bien sûr, et à l’amitié productive qui lia Raymond Queneau au mathématicien François Le Lionnais.

[4] Cf. Élisabeth Bing, Et je nageai jusqu’à la page, des femmes, 1977.

[5] Groupe Français d’Éducation Nouvelle, que Célestin Freinet quitta pour donner naissance à l’Institut Coopératif de l’Éducation Moderne (I.C.E.M.).

[6] Comme nous le fait observer Doris Lessing dans Et voilà pourquoi un jeune noir du Zimbabwe a volé un manuel de physique supérieure, L’Escampette, 2010.

[7] Cf. Didier Anzieu, Le corps de l’œuvre, essais psychanalytiques sur le travail créateur, Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1981.

[8] Autrement, « Écrire aujourd’hui », n° 69, avril 1985.

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