“Agent secret” de Philippe Sollers par Pierre Ahnne

Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire sur lequel il partage chaque semaine ses lectures. Il réalise également des retours sur les manuscrits qui lui sont confiés par Aleph-Écriture dans le cadre des lectures-diagnostics.

On ne peut se défendre de penser à Nadja en lisant ce livre qui, selon la formule de la belle collection « Traits et portraits » (1), que dirige, au Mercure, Colette Fellous, mêle l’image au texte pour composer un tableau de soi et de sa vie. C’est la formule de la collection. Mais on pense à Breton, parce que, cette fois, c’est Sollers, qui aime les grands hommes et le name-dropping. Et aussi, sans doute, parce que, lorsqu’il dit : « J’essaie, pour éclairer ce continent qui m’entoure, (…) de vous montrer comment toute mon existence s’est organisée par des rencontres, des événements, des détails et des regroupements qui ne doivent (…) rien au hasard », on entend aussitôt les mots, qu’il ne prononce pas, de hasard objectif.

« Un exemple de mes zigzags… »

Mais il est vrai que l’esprit de la collection lui convient particulièrement, en lui permettant de naviguer entre image (photos de famille, reproductions de tableaux, autoportraits [nombreux]) et texte, comme entre son propre texte et beaucoup d’autres textes, sans cesse convoqués et cités. Et on est d’emblée impressionné par la virtuosité de la construction par sauts et glissades, comme  par l’art du cousu / décousu, sur lequel il attire lui-même l’attention (« Là-dessus, regardez comment se greffe la découverte de la Bible » ; « Voilà un exemple de mes zigzags »).

« Voilà comment j’avance d’un mot à l’autre, d’un texte à l’autre, d’un corps à l’autre », dit-il. On parcourt ainsi le temps, insensiblement et par boucles : naissance, à Bordeaux, en 1936, de Philippe Joyaux, fils d’industriel ; enfance marquée par la maladie (asthme, otites), auprès d’une mère adorée ; le goût, inattendu mais vif, de la nature, y prend sa source, celui des pays lointains, dont la Chine, aussi. Puis, ce sont les rencontres, Ponge, Bataille, Barthes, surtout, Lacan et tous les autres. Les amours, Dominique, Julia, les débuts de la carrière littéraire, la paternité. On s’ennuie un peu quand il philosophe, sur un ton volontiers apocalyptique. Mais on se laisse toujours reprendre par le pur mouvement de l’écriture en tant que telle (« Sans mouvement il n’y a rien »), et on est intéressé chaque fois qu’il en parle, voyant, par exemple, dans « la musique des mots », le moyen d’accéder à « une logique du silence ».

Le goût de soi

« Pour être vraiment là, (…) je m’observe observer », note-t-il encore. Et, il faut le dire, il aime ce qu’il voit. Comment s’en étonner, s’agissant de quelqu’un qui a choisi comme pseudonyme un adjectif latin signifiant habile, ingénieux, voire intelligent ? Un tel homme ne peut qu’être convaincu de son astuce, comme du caractère singulier qui fait de lui un rebelle authentique, s’appliquant à se placer « à l’écart, toujours, toujours », du côté de la « clandestinité » — voir le titre.

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(1) Voir aussi ici ou .

En savoir plus sur Pierre Ahnne:

Pierre Ahnne est né à Strasbourg. Il a enseigné dans l’est de la France et au Lycée français de Moscou. Depuis 1984 il vit à Paris et a travaillé dans un lycée de proche banlieue.

Il a publié plusieurs romans : Comment briser le cœur de sa mère (Fayard, 1997), Je suis un méchant homme (Stock, 1999), Libérez-moi du paradis (Le Serpent à plumes, 2002),  Couple avec pistolet dans un paysage d’hiver (Denoël, 2005), Dernier Amour avant liquidation (Denoël, 2009), J’ai des blancs (Les Impressions nouvelles, 2015).