Carnets de plage de Claire Ubac

Claire Ubac a travaillé dans l’édition et dans la presse, avant d’écrire en électron libre des romans pour la jeunesse, prétendant en tirer subsistance. Elle conduit régulièrement des ateliers d’écriture. Son dernier ouvrage Le chemin de Sarasvati (L’école des loisirs, 2009) a remporté de nombreux prix dont celui de la SGDL. Elle nous fait ici partager un de ses carnets de voyage, qui l’a accompagné cet été en Grèce et comporte de nombreux dessins.

unnamed 12En voyage m’accompagnent deux carnets. Le grand format – environ 20×13 – recueille les impressions et faits marquants à la fin de la journée. L’autre, à la taille de ma paume, prompt à dégainer, enregistre les notes lexicales, un slogan d’affiche publicitaire, ces riens fugitifs qui font l’âme d’un pays -ah, le haussement de sourcil syrien pour dire non !

J’ai pris un malin plaisir à trouver ces carnets au cours du voyage précédent ; le notebook qui m’a escortée à Ankara venait du Boise art museum ; le livre à écrire recouvert de tissage kilim s’est rempli en Tanzanie ; les exercise book aux motifs de Simba le lion et de Sungura le lapin ont reçu leur tribu de dessins maladroits au Vietnam, où j’ai trouvé au marché, à leur tour, les cahiers d’écolier aux effigies de stars du Hat Chèo que j’allais noircir en Inde…

Beaucoup de mes romans ont puisé dans ces carnets, pas seulement ceux qui se déroulent dans un Maghreb imaginaire, au Vietnam ou en Inde. Parfois, pourtant, pas de feuilles, pas de crayon. Proscrits par la paresse, le sable, l’eau ou le demi-sommeil.

Ces fois-là, la mémoire fait office de carnet. Ensuite, avant que les notes s’effacent, elles sont recopiées fébrilement au clavier, comme l’a été ce poème :

unnamed 10Carnets de plage été 2014

1. Sur le dos

mes bras ruisselants

brunis croisés levés

protègent mon visage

du soleil tout puissant.

Par ce moucharabieh

en forme azur triangle perpétuelle

embrasure à travers les étés

je guigne

Le sable sous moi creusé d’un coup de rein

dur et compatissant

ajuste à mes chevilles mes cuisses et mes mollets

sa résille de joyaux

primitive une peau de sirène,

bouclier contre l’oeil du Brûlant

gommage rustique

absent des prestations au salon de beauté.

Sable brassé fasciné

ce jour de mes dix ans où j’ai épié

l’homme du Japon plonger de l’eau au sable

sans transition ni serviette

se livrer à de secrets enveloppements,

grogner d’aise entre les grains bouillants.

Sable métaphysique

combien d’étoiles au ciel et de grains sur la plage, suis-je un grain, suis-je la plage ? sans fin méditation

petite j’en faisais des palais

décorés avec soin, aux souterrains secrets

enfant des sarcophages aux yeux pieds dépassant

adolescente des boules rêveuses lesquelles tombaient

sans fin

d’une paume à l’autre.

unnamed 16Aux trois âges j’ai bousculé ton entropie mon sable

d’écritures répertoriées ou feintes

de spirales, de fleurs, de labyrinthes, de ronds

sable j’écris ton nom ;

Je m’étire ; le triangle devient rectangle azur

voilé par les paupières

mes yeux se ferment

la vision se retire en son antre brun rouge.

Relais pris par mes deux écoutilles

coquillages béants. L’écoute s’élargit,

onde à onde, invisible à autrui.

Au premier cercle la grosse bête palpite, régulière ;

mentalement je lui envoie entre les dents

mes sales paquets, à chaque ressac ils vont

dérivant sous l’écume, là-bas à l’horizon

de mes pensées flottantes

unnamed 9S’interpose le toc-tac urticant

du ping-pong sans esprit ni table

Va jouer plus loin, ne peut-on dire

à ces gras messieurs moustachus.

Mes huîtres non discriminantes avalent

au gré du courant de courts fragments parlés :

« Je n’ose plus appeler, c’est un sale coup pour eux

« Arthur you didn’t put your sun screen on !

«  C’est un euro cinquante la glace à l’eau maman,

«  faisaltare i tuio spinaci per un paio di minuti, e poi

«  ça, ils ont les moyens, surtout que son beau-ff

« Papa, il m’a cassé ma tour !

L’onde au dernier cercle rejoint les cris des mouettes,

des goélands, les vrombissements d’auto,

le rag-time du train côtier,

l’hélicoptère d’un yacht, l’avion publicitaire

dont je sais le ruban sans le voir ni l’entendre

claquer au vent :

«Grand Univers, filet de bœuf à 7 euros le kilo »

unnamed 112. Sur le ventre

Côté mer j’ouvre le troisième œil ;

l’œil à observer les flammes du feu, le vent dans les feuilles,

plutôt ici les vagues, l’écume, la mousse.

Remous intimes qu’exerce en moi

la masse mouvante originelle ;

Sur le sable humide humbles arachnéens se carapatent

la rangée de petits crabes d’écume ;

de mini chevaux blancs lancés par des Ben Hur

au sable d’arrivée se viandent avec ensemble

alors se pointent onctueux de gros rouleaux luisants

abrogés en lumière dans un glorieux fracas

côté sable je mate derrière mon bras

la gigantesque salle de bain

où je figure l’autruche enterrée à l’envers.

Là sans verrou ni vergogne

on se roule des pelles on remplit des seaux d’eau,

On s’étale de la crème sur le dos

On s’examine les entre-doigt de pied

on tire sur sa peau pelée.

unnamed 2Avec ou sans lunettes chacun se reluque sec

dans le ballet sans fin du sable à l’eau,

de l’eau au sable,

sur le bel écrin bleu et or

Hébétée je mate derrière mon coude

le ruban déroulé de la vie à la plage

où l’on se lorgne de corps à corps,

chacun égal en nudité comme dans la mort ;

du bébé enchanté barbotant sur le bord

à la chair éclatante des adultes en bouton

aux carcasses matures récit d’une vie dans les plis

aux squelettes ambulants shootés de mélanine

parés là où il faut d’une ficelle sans couleur ;

Les addicts au sport passent le long du bord

suants luisants casque aux oreilles matez mon corps

unnamed 14D’un bond je plonge tout entière je m’immerge

dans merci ô toi la grande eau qui noie tout

infinie compassion fraiche impartialité

retrouvailles liquides du début des débuts

J’émerge j’agite bras et jambes je progresse

petit chat nouveau né sur la mamelle immense

au plus loin vers le large, à la bouée.

Claire Ubac

Le chemin de Sarasvati (L’école des loisirs, coll medium, 2009) est sur la liste des ouvrages recommandés par l’éducation nationale année 2012-2013. il a remporté les prix suivants:

Prix jeunesse printemps SGDL 2010

Coup de cœur Sélection été FNAC 2010

Prix jeunesse de la foire du livre Brive la gaillarde 2010

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