Écrire à partir de « La Capitale » de Robert Menasse

Cette semaine, Hélène Massip vous propose d’écrire à partir de « La Capitale » de Robert Menasse (Verdier, 2019). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1 500 signes maxi) jusqu’au 4 juin à l’adresse: atelierouvert@inventoire.com.

La version de votre texte doit être envoyée sous Word ou équivalent – nous n’acceptons pas de fichier PDF- en indiquant en haut votre nom.

Extrait

Là, un cochon qui court ! David de Vriend l’aperçut au moment où il ouvrait une fenêtre du séjour pour laisser une dernière fois son regard glisser sur la place avant de quitter cet appartement à tout jamais. Ce n’était pas un sentimental. Voilà soixante ans qu’il vivait ici, soixante ans qu’il observait cette place, et il s’apprêtait à y mettre un point final. C’était tout. C’étaient ses mots préférés – chaque fois qu’il devait raconter, relater, témoigner de quelque chose, il prononçait deux ou trois phrases puis disait : « C’était tout ! ». Deux mots qui constituaient à ses yeux l’unique résumé légitime de chaque moment ou segment de sa vie. Les déménageurs avaient déjà pris les quelques effets personnels qu’il emportait à sa nouvelle adresse. Effets personnels – une curieuse expression, qui n’en produisait aucun sur lui, d’effet. Ensuite, les hommes de l’entreprise de débarras étaient venus emporter tout le reste, non seulement tout ce qui n’était ni scellé, ni cloué, mais aussi les chevilles et les clous, ils avaient arraché, démembré, évacué jusqu’à ce que l’appartement soit « nettoyé », comme on disait. De Vriend s’était préparé un café tant que la cuisinière était encore là et sa machine à expresso toujours en place, il avait observé les hommes, veillant à ne pas entraver leur chemin, il avait encore longtemps gardé en main la tasse à café vide et avait fini par la laisser tomber dans un sac-poubelle. Puis les hommes étaient partis, l’appartement était vide. Nettoyé. C’était tout. Encore un dernier regard par la fenêtre. En bas, il n’y avait rien qu’il n’eût connu, et voilà qu’il devait déménager parce que d’autres temps étaient venus – et c’est alors qu’il vit… mais oui, c’était bien cela : là, en bas, il y avait un cochon ! En plein Bruxelles, dans le quartier de Sainte-Catherine. Il était certainement arrivé par la rue de la Braie et avait dû courir le long de la palissade de chantier qui se trouvait devant l’immeuble. De Vriend se pencha par la fenêtre et vit le cochon obliquer sur sa droite au coin de la rue du Vieux-Marché-aux-Grains, éviter quelques badauds et échapper de peu aux roues d’un taxi.

Kai Uwe-Frigge, que le coup de frein brutal avait projeté en avant, retomba sur son siège. Il grimaça. Il n’était pas à l’heure. Il était énervé. Qu’est-ce qui s’était passé encore ? En fait, il n’était pas réellement en retard, c’est simplement que lorsqu’il avait rendez-vous, il tenait à être présent dix minutes avant l’heure convenue pour pouvoir passer aux toilettes et rajuster en vitesse sa tenue, ses cheveux trempés de pluie, ses lunettes embuées, avant que n’arrive la personne qu’il devait rencontrer…

Un cochon ! Vous avez vu ça, monsieur ? s’exclama le chauffeur de taxi. Pour un peu il me sautait sur le pare-chocs ! (L’homme se pencha loin au-dessus de son volant.) Là ! Là ! Vous le voyez ?

Cette fois, Kai Uwe-Frigge le vit. Il essuya la vitre du revers de la main, le cochon filait sur le côté, le corps trempé de l’animal brillait d’un rose sale à la lueur des réverbères

Nous y sommes monsieur ! Je ne peux pas vous rapprocher plus que ça. Tu parles d’une histoire ! Un porc qui fonce dans ma voiture, ou tout comme ! De quoi se faire un sang de cochon, c’est le cas de le dire !

Fenia Xenopoulou était installée au restaurant Ménélas, à la table la plus proche de la grande vitrine avec vue sur la place. Elle était arrivée beaucoup trop tôt et cela l’agaçait. Qu’elle soit déjà assise à l’attendre au moment où il entrerait n’était pas un signe de maîtrise de soi. Elle était nerveuse. Elle avait craint que la pluie ne provoque un bouchon, elle avait surévalué le temps de parcours. Du coup, elle en était à son deuxième ouzo. Le serveur lui voletait autour comme une guêpe importune. Elle regarda fixement le verre et se donna l’ordre de ne pas y toucher. Le serveur apporta une carafe d’eau fraîche. Puis il déposa une petite assiette pleine d’olives – et dit : Un cochon !

Je vous demande pardon ? Fenia leva les yeux, constata que le garçon, fasciné, regardait à l’extérieur, sur la place, et le vit à son tour : le cochon courait en direction du restaurant, il courait d’un galop ridicule avec ces petites pattes courtes qui se balançaient d’avant en arrière sous le corps rond et lourds. Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’un chien, de l’une de ces bestioles répugnantes qu’engraissent les veuves – mais non, c’était bien un porc ! On aurait dit qu’il sortait d’un illustré : elle distingua le groin et les oreilles sous forme de lignes et de contours, comme on les dessine pour les petits ; mais celui-ci semblait provenir d’un livre d’horreur pour enfants. Ce n’était pas un sanglier, c’était un cochon domestique, certes crasseux, mais indiscutablement rose, qui avait quelque chose de fou, quelque chose de menaçant. La pluie ruisselait sur la fenêtre, Fenia Xenopoulou vit à travers ce filtre trouble le cochon freiner tout d’un coup devant quelques passants en tendant ses petites pattes, déraper, se jeter sur le côté, se tordre les pieds, reprendre son équilibre et repartir en galopant, cette fois en direction de l’hôtel Atlas (…)

Proposition d’écriture

C’est au moment où ils sont surpris par la présence d’un cochon affolé courant sur une place en plein Bruxelles que plusieurs des nombreux personnages du roman font leur entrée en scène. C’est par leur regard sur cet événement incongru qu’on commence à les connaître. On ne sait pas encore à ce stade s’ils auront des liens entre eux.

Je vous propose d’utiliser un procédé similaire pour faire émerger des personnages. Choisissez d’abord un lieu que vous connaissez bien, que vous pourrez donner à voir avec précision. Vous pouvez aussi inventer, bien-sûr.

Puis choisissez un événement incongru, de préférence mobile, ou alors perceptible de tous les points de ce lieu (animal affolé, personnage inattendu, phénomène visuel, sonore, allez où vous porte votre imagination). Puis, écrivez un texte faisant apparaître tour à tour les différents personnages témoins de l’événement, pris dans leurs actes du moment, leurs pensées, leurs attitudes. Donnez à voir leur réaction. Ne cherchez pas à établir de liens entre eux : vous pourrez le faire plus tard, si vous décidez de poursuivre leur(s) histoire(s).

Lecture

Robert Menasse est né le 21 juin 1954 à Vienne. En 1980, il termine des études de lettres et de philosophie par une thèse de doctorat sur « Hermann Schürrer : le type du marginal littéraire ». Il part ensuite au Brésil où il séjourne de 1981 à 1988, comme assistant à l’université de São Paulo. Menasse se consacre exclusivement à l’écriture depuis 1988. Son œuvre est essentiellement constituée de romans et d’essais sur la culture autrichienne. Depuis 1997, il écrit également avec sa fille et sa femme des livres pour enfants. Il publie régulièrement ses points de vue dans la presse autrichienne et allemande.

Ce roman enlevé et drôle a pour cadre la Commission européenne à Bruxelles. Pas très glamour a priori et j’ai d’abord hésité à le lire… avant de me faire embarquer. Construit comme un puzzle ou une mosaïque, il met en scène des personnages hauts en couleur, fonctionnaires de la première génération (toujours inspiré par l’idéal européen qui, à la fin de la guerre et après la libération des camps de concentration, a cherché une voie pour que « plus jamais ça ») et de la plus jeune génération, parfois moins idéaliste, plus carriériste. Une vague intrigue policière sert aussi de fil conducteur.

On s’amuse de la satire du fonctionnement de l’institution et de ses fonctionnaires, mais le roman va au-delà. Il rappelle les racines de la construction européenne, oui, mais pas seulement, il fonctionne un peu comme un polar, un peu comme un conte philosophique, avec ses titres de chapitres en forme d’étranges maximes.

On balance entre le registre de la farce, les interrogations existentielles et les questions politiques et sociales. En écho, on pense à L’homme sans qualité de Robert Musil, et aussi à Belle du seigneur d’Albert Cohen.

La Capitale a reçu le prix du livre allemand 2017.

Hélène Massip, est auteur de nouvelles, de poèmes et de haïkus. Sa dernière publication : L’affiloir des silences, collection « Poésie XXI », Jacques André Éditeur, 2016. Elle animera à Lyon un atelier de lecture à voix haute le 5 juin 2019 de 19 à 22h et écrire tout près des arbres le dimanche 23 juin de 10h à 17h.

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