Ecrire à partir de « Nirliit » de Juliana Léveillé-Trudel

Cette semaine, Pauline Guillerm vous propose d’écrire à partir du roman de Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit (Éditions La peuplade, 2015). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 4 février 2019 à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com.

« La route est longue jusqu’à chez toi ».

Extrait

 « Salluit, 62ème parallèle, bien au-delà de la limite des arbres, Salluit roulé en boule au pied des montagnes, Salluit le fjord au creux des reins, et, seize kilomètres plus loin seulement, le grand détroit d’Hudson qui te conduira peut-être jusqu’à l’océan Arctique, qui sait. Il faut venir par les airs, comme les oies, Nirliit, je refais inlassablement le chemin du nord au sud, chaque fois que l’été revient, chaque fois que l’été se termine (…)

Eté Arctique. Il n’y a pas de nuit. Jamais. Le soleil disparait derrière les montagnes en éclaboussant les nuages d’une lumière orangée. Il disparaît, mais ne se couche pas. Il fait sombre, mais jamais noir. Essayez donc d’expliquer ça aux autres, en bas. Essayez d’expliquer le degré exact de luminosité, l’effet que ça fait, la couleur du ciel. Dites que ça dépend, ça dépend s’il a fait soleil ou pas durant le jour, les jours ensoleillés donnent des nuits plus claires, les jours gris donnent des nuits plus grises, la nuit, les chats, tout le monde est gris. Dites que c’est comme s’il était 21h en juillet, c’est bon ça, 21h en juillet. Tout est gris ou bien argent, le fjord est argent, dites que c’est tellement beau le fjord argent que ça donne le goût de brailler. J’ai souvent le goût de brailler, je ne suis pas nécessairement triste, c’est juste que c’est trop ici, trop beau ou trop dur (…)

Samedi après-midi, du vent doux sur la toundra. Une mère lagopède et ses petits détalent dans tous les sens pendant que j’approche, ils ne savent pas que je veux seulement admirer leur beauté, la mère en panique veut défendre ses poussins, mais avec quoi, avec quoi un lagopède peut se défendre ? Pas de dents, pas de griffes, les petits ne volent pas. C’est la vie magnifique et fragile, une fleur sur la toundra, j’ai le goût de brailler, je l’ai dit, j’ai souvent le goût de brailler parce que tout est trop beau ou trop dur ici, je regarde un lagopède sur la montagne et je veux pleurer. »

Proposition

Ces passages figurent dans le premier roman de Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit, publié aux Éditions La peuplade en 2015.

Dans ce texte, la narratrice raconte son expérience du Nunavik, territoire du Grand Nord du Québec où vivent les inuits. Elle vit dans le sud du Québec et fait chaque été le voyage pour retrouver son amie Eva, qui cette fois-ci n’est pas à l’aéroport. Elle raconte, par l’évocation de la mémoire d’Eva, les paysages magnifiques – les grands espaces -, elle y décrit avec une force poétique la toundra, les lacs, les rivières, elle y parle des gens, de leur langue (l’inuktitut), de la vie sociale intense et souvent difficile, elle explique les traces douloureuses des traumatismes passés, les liens entre le nord et le sud, elle dit les maux et les richesses d’une terre immense.  

La force du texte vient du regard que la narratrice porte sur ce territoire aux contours complexes et aux espaces à pertes de vue. Ici, elle le dit, « c’est la vie magnifique et fragile ». Julianna Léveillé-Trudel, par son écriture, arrive à nous transporter dans un ailleurs et à ouvrir nos consciences par rapport à la nature et à l’histoire des Premières Nations, ces peuples-là, installés sur ce territoire bien avant tous.

Je vous propose de faire remonter dans votre mémoire le souvenir d’un grand espace (tant un paysage qu’un espace qui est grand à vos yeux). Un espace que vous avez traversé peut-être il y a longtemps, ou moins longtemps, que vous avez vu une fois, que vous voyez chaque jour.

Installez-vous intérieurement dans cet espace et dites ce qu’il y a autour de vous. Décrivez-le. Comment était-il, à quoi ressemblait-il ? Et vous dans ce lieu, quelle posture avez-vous, allongé, debout, assis ? Quelles sont vos sensations ?

Essayez d’aller les rechercher de la manière la plus précise possible. Et laissez l’écriture transformer votre mémoire. Peut-être qu’au-delà de la description de ce paysage qui s’offre aux yeux de votre narratrice ou de votre narrateur, une rencontre, une résonance intérieure, un écho du passé va surgir : laissez l’écriture guider la redévouverte de cet espace.

Lecture

Juliana Léveillé-Trudel est québecoise. Elle a 30 ans quand paraît ce premier roman (distribué en France depuis 2018). Elle est diplômée en animation et recherches culturelles à l’université du Québec à Montréal et travaille dans le milieu de l’éducation. Elle a ainsi monté un projet de camps de vacances à Salluit, petite ville du Nunavik. Ce sont ces voyages estivaux qui lui ont soufflé le roman.

À la lecture de Nirliit, j’ai été saisie par cette poésie qui raconte, par un rythme qui permet à la narration de se déployer fragment après fragment. L’écriture de Julian Léveillé-Trudel est venue me transporter loin, loin de ma terre et pourtant si proche de mon âme. Ce livre, c’est une rencontre, avec une culture, avec un territoire si grand qu’on y trouve des traces de ce qui construit notre relation au monde.

P.G.

Pauline Guillerm est auteure et comédienne, actuellement en résidence d’auteur. Son texte de théâtre « Les Amis d’Agathe M. » est paru chez Lansman Éditeur en 2015. Son nouveau texte « Acadie-Ressac », est à paraître en 2019 chez le même éditeur.

Elle conduit des ateliers pour Aleph-Écriture; et animera la formation « Autobiographie par e-mail » à partir du 14 mars 2019.

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