Vos textes à partir de « Nirliit » de Juliana Léveillé-Trudel (1/2)

Il y a 15 jours, Pauline Guillerm vous a proposé d’écrire à partir du roman de de Juliana Léveillé-Trudel. Cette proposition autour de l’évocation d’un grand espace a inspiré une vingtaine de textes beaux et sensuels. Nous avons dû en choisir 10 et vous remercions de votre participation!

Céline Bédel

Quelques numéros de routes pour seuls repères. Des mêmes steppes à traverser des heures durant. Les mains sur le volant, un corps réveillé bien qu’immobile, des yeux vivants aspirés par la beauté du moment, une peau chauffée par un soleil brulant. La radio allumée sur la chaine locale, des musiques country, le journal des nouvelles, en anglais. Je ne comprends rien, mais j’y suis bien. Ces espaces vides arrêtés par la Sierra Nevada, au loin, autour. La nuit arrive trop tôt pour continuer encore. On roule le jour ici, la nuit ne vaut rien pour les yeux ouverts. Au premier pas du matin, dans cette nature aride, ce sentiment de grandeur qui m’emplit les poumons, les yeux, les joues. 

Et encore le défilé d’images, c’est infini. Non. Un autre le remplace. C’est brutal, c’est radical. Mon corps s’arrête. Le monumental l’a touché. Des milliers de flèches, baignées dans un dégradé d’orange, règnent. Elles se suivent, se touchent parfois, mais ne se ressemblent pas. Elles sont uniques par leurs formes, leurs couleurs, leurs imperfections. Le passage du temps a dessiné le merveilleux. 

Nous y sommes. 

C’est l’heure d’un spectacle, qui continue.

C.B.

Matilde Nabias

guajira.

La pointe du continent est une dune orange balayée par le vent. Au centre d’un cirque de sel et de terre desséchée j’ai vu une tombe, la première, une croix de bois ornée d’un bout de tissu. Mes pas ont suivi. L’autre tombe est apparue, plus petite, faite de branches tordues. À leurs pieds traînait un oiseau. Mes bras se sont tendus sous la lumière du désert. Puis je suis repartie vers la dune qui s’élève comme un contraire du ciel. 

En haut je n’ai plus de souffle. Ce qui me traverse c’est le silence si plein d’un temps suspendu. La mer se drape d’un turquoise éblouissant, se soulève en vague continue, appelle à la chute, à l’oubli, à l’ensevelissement. Je m’allonge, roulant vers le rivage comme un vieux chien. Mon œil cherche le ciel. Juste au-dessus je vois une boule d’un jaune pâle, brillant comme une lune, entouré d’un cercle blanc. Le soleil s’est fait symbole. Sur la pointe du continent, le soleil porte couronne et moi je m’enduis de son chant, adoratrice accablée de chaleur. 

C’est là que je les vois. Au bout de la plage, si loin, pourfendus par la lumière divine de ce soleil d’Aton, deux lames noires, deux images apportées par la mer d’une histoire solitaire et déchue. 

Un homme lave son âne. Il le caresse. Il fait ruisseler sur sa chair sombre l’eau salée des confins de la terre. Et la lenteur de ses gestes m’emporte dans ce vaisseau fantôme de lumière et de vent, là où le temps n’est plus qu’une brise ou le silence.

M.N.

J. Maurisse

Si l’on marche vers le sud, il y a la dune à gauche. Elle a quelque chose de féminin, la dune – le galbe de ses flancs, une tentation. Derrière, s’ouvre un univers possible, sans frontières, de forêts et de routes vers la vie.

Au loin, devant, les Pyrénées dans leur élan accrochent un instant le regard : une promesse. Au-delà, des mondes infinis, sucrés comme le miel et chauds comme un été providentiel, gais comme le chant du désert.

À droite, l’océan, éternel. Une invitation au voyage pour un envol onirique. Les vagues, caresses que le sable embrasse, viennent se frotter au rivage, vert-gris et blanches, lascives et perfides. Avant le rayon vert, encore frissonnante, l’eau se repose, miroir brisé sous la lumière ambrée du soir.

Sous les pieds, la nappe de sable feutrée. Il est presque blanc vers la dune, brûlant, tout auréolé de festons. À la lisière humide, l’eau s’infiltre dans les galeries formées par les puces de mer, laissant à la surface des bulles délicates, un cosmos éphémère.

C’est là que l’on marche, entre la dune et l’eau, à l’écart des cadavres de branches charriées par la marée. Les carcasses des coquillages entaillent les orteils – leur nacre, un arc-en-ciel lisse et chatoyant, est un autre appel.

Ici, tout est immensité, infini : l’empreinte laissée par tes pas, avant que l’océan ne l’efface, annonce un chemin toujours recommencé, et l’horizon, en écho, est toujours repoussé.

De l’enfance à l’automne… tu marches à la recherche de tes traces… vers ton éternité.

J.M.

Julie Briand

Larzac

Le ciel paraît plus grand ici, les nuages ont la place pour s’étirer et les étoiles, l’obscurité la plus profonde pour apparaître, même si elles ne brillent pour personne, même si seuls les arbustes sont venus pour le spectacle sur écran géant à nuit ouverte. 

La végétation s’est raidie, raréfiée jusqu’à l’essentiel, pour supporter l’hiver et les nuits froides, la chaleur des soleils sans ombre et les bourrasques grises. On sent l’aridité nous gagner aussi peu à peu, les pieds s’endurcissent sur les roches millénaires, le visage se taille sous le vent, les muscles se tendent pour avancer, le superflu s’échappe jusqu’à ne plus laisser qu’une pleine solitude.

On se perd dans l’horizon confondu où tout se ressemble, où les buissons et les pierres se succèdent à perte de vue, où le silence amplifie les distances et le temps ne veut plus rien dire, il s’est arrêté depuis des siècles ici, et on marche avec l’infini, vers et depuis nulle part, on mesure notre pas, soudain minuscule.

La terre ici a été oubliée, trop austère et dénudée, on l’a laissée à quelques brebis surveillées par des aigles. Alors quand des mains l’approchent, quand des doigts la touchent, elle les enveloppe d’un parfum chargé d’herbes jamais coupées, entrelacées jusqu’à la mêlée, aux senteurs se cognant les unes les autres. Le sol a gardé un goût de pluie sèche, il se souvient des derniers orages, où l’air frais courait comme un fou, gonflé de bouts de nature abandonnés.

J.B.

Céline Quiniou

L’île au-delà

J’aimais dérober, chaque soir, quelques instants au quotidien. La maison avait été construite en contrebas pour échapper au souffle ravageur des grands vents. La vue à l’extérieur du jardin se heurtait d’un côté à une haie d’hibiscus et de l’autre à une plantation de bananiers. Mais du toit, accessible par la fenêtre du premier étage, l’horizon s’ouvrait. A couper le souffle l’océan se montrait, sans limite. Lumières et couleurs éclaboussaient l’iris. Là-bas, suspendue entre terre et ciel, Mooréa se découpait sous les derniers rayons du soleil. C’était pour moi, un instant divin. Le soir et la chaleur imprégnaient une mélancolie de fin des temps. Paradoxalement, je ressentais une plénitude parfaite. L’accord des éléments m’anéantissait. L’intensité de la palette qui se transformait à chaque minute réenchantait des émotions enfouies. La bouche légèrement ouverte, les petits soucis du jour se dissipaient. Les tuiles du toit restituaient la chaleur accumulée dés le matin. J’en goûtais la tendresse, comme je goûtais la rareté du moment. Moi seule, face à l’île. Le mystère de ses hauts sommets inhabités, le plongeon de ses vallées vertigineuses m’enivraient. Une vivacité nouvelle me stimulait. A me faire sentir aquatique et minérale à la fois. Intemporelle. La lumière baissait. Je tentais de retenir cette magie fugace. Mais tout basculait en un instant. Les bruits de la vallée s’intensifiaient, les réverbères un à un s’allumaient… le charme était rompu, le temps rendu à la terre.

C.Q.

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