Interview d’Isabelle Rossignol: « Je relie souvent l’écriture à l’amour »

9782211221603Isabelle Rossignol a publié de nombreux romans pour la jeunesse et pour les adultes. Elle anime également pour Aleph-Écriture un stage Écrire pour la jeunesse du 22 au 24 février 2016 à Paris, ainsi que de nombreux ateliers par e-mail. Elle nous parle ici de son rapport à la littérature jeunesse.

L’Inventoire :   Comment pourrait-on définir la littérature « jeunesse » ? D’après vous, quelles en sont les spécificités ?

Isabelle Rossignol: La littérature jeunesse ne se distingue pas de la littérature en général dans la mesure où le travail d’écriture pour un auteur est le même. On doit créer un vrai texte, un bon texte. Il ne faut pas se dire qu’on peut faire quelque chose de moins bon sous prétexte qu’on écrit pour des enfants. On doit être dans la même démarche d’écriture et de recherche de qualité.

La seule différence avec la littérature pour adultes, c’est qu’on s’adresse à un public bien particulier et qu’on ne peut pas oublier ce public-là. Pour la littérature adulte, il n’y a pas de problème de destinataire, il est extrêmement large et varié.

En jeunesse, on est obligé (par les éditeurs) à se tenir à des tranches d’âge qui impliquent des contraintes données, imposées. Plus on avance en âge, moins les contraintes sont importantes et dès qu’on arrive à la littérature adolescente, on pense beaucoup moins au destinataire, puisqu’il est presque adulte.

Mais plus on descend en âge, plus les contraintes sont importantes : respecter un nombre de mots par phrases, l’utilisation du présent, créer des dialogues d’une certaine façon… c’est très réglementé.

On doit respecter les contraintes d’un contrat de communication : si j’écris pour des enfants de 5 ans, je vais devoir créer un texte qui n’utilisera pas des mots trop compliqués auxquels l’enfant n’a pas accès. Dans l’imaginaire, on ne se contraint pas mais dans l’écriture elle-même, oui, bien sûr.

Si on écrit pour être publié, il faut penser aux éditeurs et à leurs exigences.

L’Inventoire :   Quels sont les auteurs les plus inspirants du moment ?

Isabelle Rossignol: En général, j’apprécie les auteurs qui écrivent pour les adultes et les enfants, ceux qui ont une certaine liberté et des exigences autres que financières.

J’affectionne particulièrement les auteurs de la maison d’édition Ecole des Loisirs comme Agnès Desarthe, Brigitte Smadja et Marie Desplechin. Ou encore Olivier Douzou, publié aux Editions du Rouergue.

Ces auteurs partagent mon point de vue : ce n’est pas parce qu’on écrit pour les enfants, qu’on doit devenir mièvre, écrire des histoires sans intérêt, qui ne soient pas complexes… Je crois en une vraie littérature, pas en celle qui mimerait juste le langage des jeunes, qui serait sans épaisseur.

Comme autres éditeurs, il y a Talents Hauts, très impliqué dans la cause féministe. Les livres publiés s’adressent aux adolescents, en particulier mais pas seulement, et ont pour vocation à faire réfléchir sur le masculin et le féminin.

Sarbacane est aussi une maison d’édition qui défend un certain ton.

Je travaille aussi quand j’anime des ateliers, avec le très joli texte de Jeanne Benameur, Le ramadan de la parole.

XY240L’Inventoire : Quels doivent-être les principaux objectifs de l’auteur quand il écrit pour les enfants ? Que doit-il toujours garder à l’esprit ?

Isabelle Rossignol: Sa priorité doit être le lecteur, le lecteur et le lecteur.

On fait toujours le lien entre lecteur et écrivain : plus vous serez un bon lecteur de votre propre texte et plus vous pourrez l’affiner. Dans l’écriture jeunesse, on est au cœur du problème parce qu’on doit devenir son lecteur. Si on écrit un livre pour les 7/8 ans, le personnage aura vraisemblablement 7/8 ans et il faut écrire avec le point de vue de cet enfant-là, avec sa langue. Mais une vraie langue qui soit à la fois parlée et littéraire : créer une langue littéraire qui soit accessible à l’enfant, c’est là tout l’enjeu de l’écriture jeunesse.

L’Inventoire : En tant qu’auteur, quelle est votre méthode d’écriture ? Dans quel cadre, quelles conditions préférez-vous écrire ?

Isabelle Rossignol: Je ne prends jamais de notes avant. Tout se passe dans ma tête. En général, ça vient à partir d’une thématique que j’ai envie d’aborder. Je vais me laisser habiter par ça, je vais réfléchir à comment transformer ce thème en une histoire, créer des personnages, en marchant, en cuisinant, en dormant…

Et puis un jour, je sens que les choses sont mûres parce que des phrases commencent à naviguer dans ma tête. J’attends d’avoir la première et c’est là que je commence à écrire le début du texte. Mais si je sens que je n’ai pas la voix, le ton du texte, j’attends. Je laisse encore mûrir.

Je ne fais pas partie des auteurs qui pensent que c’est en écrivant qu’on trouve les choses, je pense que l’on trouve beaucoup en rêvant, en laissant faire le temps, en laissant mariner à l’intérieur de soi.

Après, lorsque j’ai trouvé le ton et que j’ai les choses en main et en voix, là oui, je ne m’arrête plus.

C’est là que j’élabore beaucoup plus le récit. Je ne navigue pas à vue et j’avance chapitre par chapitre, c’est-à-dire qu’un chapitre me conduit au suivant qui me conduira au suivant… Je sais toujours où je veux arriver et après ça fonctionne comme un trajet que j’organise.

Je commence toujours par choisir une thématique, et j’adapte après mon récit à l’âge de mon public. La dernière fois, j’avais envie d’écrire sur le viol, j’ai donc choisi de m’adresser aux adolescents.

Après, j’ai eu envie d’écrire sur l’abandon d’un enfant : « qu’est-ce que c’est que d’être abandonné par ses parents ? ». J’avais la possibilité d’écrire pour tous les âges mais c’est une petite oursonne qui s’est imposée et j’ai donc écrit pour les tout-petits. Tout le texte se passe avec des animaux, dans une forêt, il n’y a aucun être humain et c’était une première pour moi.

Les auteurs ont la liberté sur l’imaginaire. Il n’y a pas de frontières, à part dans un récit réaliste dans lequel il faudra être crédible. On n’est contraint que par son registre et le monde qu’on a créé pour son personnage.

Pour les enfants, cette diversité-là est accessible.

L’Inventoire : Ecrire / Faire écrire : quel rapport entretenez-vous avec ces deux activités ?

Isabelle Rossignol: Mes activités d’auteure et d’animatrice ont toujours été distinctes. Je n’ai jamais considéré qu’être écrivain était un métier, alors qu’animatrice d’atelier, oui.

Faire écrire les autres, c’est être un bon enseignant qui voudrait transmettre son savoir à des élèves.

Ce que j’aime faire, c’est transmettre ma passion de l’écriture et accompagner les autres le plus loin qu’ils le peuvent et le veulent dans leur propre écriture. Faire écrire les autres, c’est un vrai métier. Je leur apprends à écrire en fonction de leur potentiel, je m’adapte.

Souvent en atelier d’écriture, les gens me disent « J’avais envie d’écrire mais je ne sais pas comment faire … », « J’aimerais bien écrire sur ce thème mais je m’arrête à la deuxième page… ». Il y a des problèmes techniques à régler. Et très souvent les gens s’essoufflent dans un texte parce qu’ils n’ont pas pris le temps de l’élaborer ou de le respirer suffisamment longtemps. Ça, on le travaille très bien dans le cycle « Faire émerger un projet » : les gens doivent prendre le temps de penser leur projet avant de se lancer.

Ecrire est une philosophie de vie, c’est comme être écologiste ! L’écriture, c’est quelque chose qui appartient au désir et à la nécessité.

Je pense aussi qu’on peut être un écrivain à un moment de sa vie et ne plus l’être à un autre. Il faut avoir cette soif d’écrire. Ce désir, cette nécessité n’obéit qu’à des considérations inconscientes qui nous dépassent. C’est quelque chose entre soi et soi. C’est ce que les romantiques ont appelé l’inspiration. Et ce n’est pas vrai que pour la littérature mais ça peut s’appliquer à tous les arts !

Je relie très souvent l’écriture à l’amour : un jour, on aime une personne à la folie et puis un jour, pour une raison x ou y, on ne l’aime plus, le désir d’écrire fonctionne comme ça aussi. L’écriture appartient à cet ineffable-là.

Propos recueillis par Marie-Hélène Mas

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