Sophie Chanourdie: le métier d’éditeur de littérature jeunesse

Sophie Chanourdie occupe chez Milan le poste de directrice éditoriale du département Fiction (qui inclut les albums et les romans). Dès qu’il y a une histoire à raconter, dit-elle, de 2 à 15 ans et plus, c’est un livre pour son département. Elle en construit le programme des parutions, aidée de 5 éditeurs.

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Rémi Courgeon « Brindille »

 

L’Inventoire : Comment pourrait-on définir la littérature « jeunesse » ? D’après vous, quelles en sont les spécificités ?

Sophie Chanourdie: Vaste et intéressante question ! Peut-être, pour commencer, un constat : la littérature pour la jeunesse se laisse difficilement enfermer dans une définition.

Historiquement, ses frontières sont mouvantes : des contes de Perrault aux récits illustrés édifiants du 19e siècle, en passant par les albums du Père Castor, l’affirmation de l’album comme genre littéraire à part entière dès la fin des années 60 (c’est-à-dire plus seulement une histoire illustrée, mais une création où texte et images dialoguent pour proposer un univers inépuisable et plurivoque), jusqu’aux livres interactifs des tout-petits qui deviennent supports d’expériences sensorielles… elle ne cesse de s’affirmer plurielle, protéiforme et innovante.

Le débat manichéen de sa légitimité, entre littérature tout court pour les uns, et « pur concept marketing » pour les autres, agite toute tentative de définition. Le secteur économique qu’elle désigne regroupe une multiplicité de formes : albums, livres illustrés, contes, romans, imagiers, documentaires, bandes dessinées… La désignation de son public paraît claire : la littérature « jeunesse » s’adresse à l’enfant (juridiquement, cette littérature est d’ailleurs régie par le cadre spécifique de la loi de 1949). Et en même temps, un livre jeunesse n’est jamais aussi bien que lorsqu’il est reçu avec un plaisir partagé par le lecteur enfant et adulte et qu’il « dépasse » son public premier.

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Rémi Courgeon « Brindille »

 

La littérature jeunesse est une expérience de réception et de création, et comme toute expérience, elle est forcément multiple et relative.
Toutefois, on peut isoler certains éléments constitutifs :

– La médiation de la lecture orale (pour l’album en tout cas) ;

– L’attention et le souci du public : à qui s’adresse-t-on ? À travers quels supports ? ;

– L’importance de l’objet-livre : choix du papier, format, innovation technique, volume, tout fait sens dans le livre jeunesse et permet de mettre en scène les créations des auteurs et illustrateurs ;

– La dimension illustrée et la place accordée au graphisme ;

– La notion de plaisir partagé : la littérature jeunesse est « conviviale » ;

– Son importance dans la construction de soi et de notre rapport au monde : la littérature jeunesse inaugure notre rapport au texte et à la création littéraire, elle construit le lecteur que nous sommes.

L’Inventoire : En dehors de Claire Clément, quels sont les auteurs les plus inspirants du moment ? Pour quelles raisons ?

Sophie Chanourdie: Il y en a beaucoup et tout autant certainement à découvrir car c’est là que réside en grande partie le plaisir d’exercer notre métier : la rencontre de nouveaux auteurs, l’enthousiasme de rencontrer un univers unique et neuf, et l’excitation d’imaginer déjà les futurs livres. Parmi ceux qui m’inspirent :

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« Asticots » de Bernard Friot – Illustrations Aurélie Guillerey

Bernard Friot, dont les Histoires pressées sont devenues un classique, mais qui ne cesse de réinventer et de repousser les frontières du média texte en créant de nouvelles formes, avec toujours le souci de s’adresser avec justesse au lecteur et de lui proposer une lecture « active ».

Edouard Manceau qui incarne l’art de s’adresser aux plus petits en créant des albums qui sont en eux-mêmes une forme d’expression artistique. Sa jubilation et son inventivité sont un moteur formidable pour un éditeur.

Rémi Courgeon qui trace un sillage personnel et novateur dans la littérature de jeunesse.

Vincent Cuvelier dont le style et la petite musique surprennent et déroutent tout en embarquant son lecteur.

Un des aspects remarquables et stimulants de la création contemporaine est aussi la capacité des auteurs illustrateurs à redéfinir les frontières entre les genres et à s’amuser à mêler les différents supports d’expression : roman, BD, roman graphique, albums, livre-disque… Je pense à Antoine Dole, Claudine Desmarteau, Thimotée de Fombelle et bien d’autres…

L’Inventoire :  Quelles règles de base doivent être respectées pour réussir cette écriture ? En tant qu’éditrice, quels sont vos critères de choix quand vous lisez un auteur jeunesse ?

Sophie Chanourdie: Certains critères de choix relèvent du catalogue de notre maison et de l’image qu’elle a construite qui définissent une ligne éditoriale : un texte peut être bon sans que la maison d’édition soit la mieux placée pour le défendre auprès du public.
Un bon texte jeunesse, tout comme un bon texte en général, doit toucher son lecteur : le faire rire, l’émouvoir, le déranger et marquer sa mémoire. Un texte jeunesse réussi est un texte qu’on a envie de lire et de relire et cela en particulier lorsqu’il s’agit d’un album. Il ne s’épuise pas à la première lecture. Tout l’art des auteurs pour la jeunesse est de « parler » à leur public spécifique, les enfants, de les capter mais sans être justement dans un discours construit spécifiquement pour s’adresser à eux. Les enfants ne sont pas « dupes », ils sont au contraire très exigeants : ce n’est pas parce qu’un texte leur tend simplement un miroir de leur quotidien, par exemple, que cela va suffire : il faut une véritable histoire, une véritable création. Pour l’album, la dimension de lecture orale est importante : le texte doit passer la barre de l’oralité ; un bon texte ne fera pas forcément un bon album s’il ne répond pas à ce critère-là.

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« Bien fait pour vous » de Claire Clément – Illustrations Aurélie Guillerey

L’Inventoire :  Comment gérez-vous le choix et la collaboration avec les illustrateurs ? Dans le cas du dernier livre de Claire Clément, Bien fait pour vous, par exemple ?

Sophie Chanourdie: Ce choix et cette question sont au cœur du travail de l’éditeur jeunesse.
Nous travaillons en étroite collaboration avec nos directeurs artistiques. C’est une alchimie vraiment subjective : un même texte pourrait donner lieu à autant de livres différents s’il était fait chez différents éditeurs. Il y a beaucoup de manières de fonctionner : certains textes vont « imposer » un illustrateur. En le lisant, on se dit : ce ne peut-être que lui/elle ; parfois au contraire, il est intéressant de questionner nos premières idées et de proposer à un texte une mise en scène visuelle originale et parfois même décalée par rapport à son propos et son style.

Nous discutons aussi avec les illustrateurs de leurs envies, de leurs désirs.

En acceptant le texte de Claire, nous savions qu’il serait un défi pour un illustrateur : mettre en scène une enfant allongé dans les feuilles et qui s’imagine sa propre mort est une gageure. Impossible d’être littéral. Il fallait beaucoup de sensibilité pour à la fois embrasser les sentiments de Blaise, que chaque enfant a pu éprouver, et les transposer visuellement. Les illustrations d’Aurélie Guillerey mettent en lumière la richesse et la subtilité du texte en même temps qu’elles créent un nouveau niveau de signification, poétique, implicite et en même temps très « repérables » par les enfants comme les éléments de la nature qui dessinent un visage.

L’Inventoire :       Et enfin, qu’est-ce qui vous a fait choisir l’édition jeunesse ?

Sophie Chanourdie: J’ai toujours eu envie de travailler autour du média livre.
En découvrant l’édition jeunesse par le biais de stage a été une révélation. Accompagner une création littéraire et graphique, transposer l’univers des auteurs et des illustrateurs à travers un objet concret, travailler avec une multitude de personnes et de métiers (auteurs, graphistes, typographes, fabricants… ) est passionnant et stimulant.

En littérature jeunesse, aucun livre n’est le même et c’est une réelle aventure à chaque fois.

Le public jeunesse m’intéressait aussi particulièrement : nourrir l’imagination des enfants, leur faire découvrir le goût du texte, des images est une chance et un plaisir. On le partage en plus avec toute une chaîne de médiateurs : parents, professeurs, bibliothécaires, libraires… C’est une passion conviviale et partagée !

Je crois aussi qu’il y a une dimension « affective » indéniable attachée à la littérature jeunesse. En retrouvant, chez mes parents, les livres qui m’avait nourris enfant, je me suis rendue compte à quel point ils avaient compté et combien ils m’avaient marquée (la mémoire des livres qu’on a lus enfant est étonnamment vive !). Je réalise que ma mère, qui n’était pourtant pas du tout en lien avec le milieu du livre jeunesse, nous avait construit une véritable bibliothèque idéale depuis la fin des années 70. Quand je lui en ai fait la remarque, elle m’a répondu : « Mais je me faisais d’abord plaisir à moi en les achetant ».

Le partage, la transmission, le plaisir… les bons mots je trouve pour conclure une interview sur la littérature jeunesse.

Propos recueillis par Marie-Hélène Mas

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